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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/125

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Besogneux, nu et dépouillé,
Le moment arrive où il faut comparaître devant le Seigneur :
Nulle absolution à espérer : une condamnation mortelle attend le pécheur.
Le méchant peut croître un instant ;
C’est toujours la fin qu’il doit craindre.
Voyez Lucifer ! S’il a été plongé dans l’enfer,
C’est à cause de sa conduite orgueilleuse.
Qui se laisse enivrer par la prospérité
Devrait se mettre cet exemple sous les yeux.
L’orgueil conduit toujours au précipice.

Il ne faudrait vraiment, en bonne morale, admirer la force et l’énergie que lorsqu’on les voit mises au service d’une juste cause. Cependant on les admire toujours, tant l’orgueil humain est secrètement flatté de voir l’homme apparaître sous cet aspect dominateur. Et puis, faut-il le dire ? Il n’est pas vraiment si facile, quelque animé qu’on puisse être d’intentions rigoureusement impartiales, il n’est pas si facile qu’on pense de distinguer, dans les luttes qui mettent les peuples et les armées aux prises, de quel côté se rencontre la justice. Les Pays-Bas, en somme, ne s’étaient pas jusque-là si mal trouvés du despotisme. Leur prospérité au temps de Charles-Quint, — un tyran pourtant et des plus intraitables, — dépassait, — si l’on se reporte à une époque encore à demi barbare, — tout ce que l’imagination la plus féconde aurait pu rêver. Les Pays-Bas possédaient alors la richesse, — la meilleure des richesses, celle qui vient du travail. Commerce, industrie, agriculture, s’y déployaient à l’envi. Les armes espagnoles avaient pour longtemps assuré la paix extérieure. L’ennemi était tellement affaibli, repoussé si loin, que de longtemps il ne serait à craindre. Les Pays-Bas n’avaient plus à redouter qu’eux-mêmes. Leur turbulence était proverbiale ; le duc d’Albe se faisait fort de les préserver désormais des maux qu’elle leur avait tant de fois causés.

Il est admis comme une vérité courante que Philippe II a perdu les Pays-Bas par sa faute. Je voudrais bien savoir comment il eût dû s’y prendre pour les conserver ! Le plus sage sans doute eût été de laisser ces provinces turbulentes à elles-mêmes ; la monarchie espagnole s’en fût bien trouvée. Qui eût osé pourtant, au XVIe siècle, donner un pareil conseil au roi d’Espagne ? On ne le donnerait pas même aujourd’hui. L’histoire contemporaine devrait nous rendre plus indulgens pour le passé.

La conscience du duc d’Albe, on peut en demeurer parfaitement convaincu, ne fut jamais inquiète. Elle eut, à sa manière, dans toute sa plénitude, la passion du bien. Le duc d’Albe, d’ailleurs, il ne faudrait peut-être pas l’oublier, se trouvait par ses sentimens religieux en communion complète, dans les provinces