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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/112

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semble s’être adressé de préférence à la mort de l’amiral. Horn, à diverses reprises, avait donné aux calvinistes de secrètes preuves de sa sympathie. Son attitude même à la dernière heure venait de trahir un penchant mal dissimulé pour la cause de la réforme. La chronique rimée, à laquelle nous avons déjà fait de si nombreux emprunts, nous rendra fidèlement l’impression des spectateurs de la dramatique et funèbre journée :

« Le comte d’Egmont, raconte-t-elle au peuple qui s’en transmet avec avidité les vers de bouche en bouche, allait à l’abattoir comme une brebis. Courageusement, il se dirigeait vers la place où il devait mourir. « Seigneurs et bourgeois, demandait-il, n’y a-t-il pas de grâce ? » Personne ne lui répondit. « Je ne suis donc plus à cette heure qu’un pauvre comte, dit Egmont, que me sert d’être gentilhomme ? Eh bien, puisqu’il le faut, qu’il en soit ainsi ! » Résigné, il plie les genoux sur le coussin préparé, joint les mains, lève les yeux au ciel et offre à Dieu son noble sang. En ce moment le bourreau a tiré son épée et tranché la tête du comte. Le sang du chevalier de la Toison d’or jaillit de tous côtés sur l’échafaud. Dieu se charge de la vengeance du comte d’Egmont.

« Maintenant s’avance, noble de tige et de sang, aimant la douce parole de Dieu, le vaillant comte de Horn. Comme la brebis que le boucher conduit à la mort, il marchait doucement vers le lieu du supplice. Là était couché le comte d’Egmont, le corps couvert d’un épais drap noir. Horn soulève le drap : « Est-ce vous, Egmont, que je vois ainsi étendu à mes pieds ? M’avez-vous déjà devancé ? Je vais vous rejoindre sur-le-champ. » Le prêtre de Baal, avec ses mômeries, s’est approché du grand comte. « Va-t’en ! , lui dit le comte en gémissant. Tu m’apportes un avant-goût de la mort. » Horn savait que c’était là un enfant du diable et du pape, né de l’Antéchrist, altéré du sang de l’innocent.

« Horn a trouvé devant lui un coussin. Il plie les genoux, joint les mains, lève les yeux au ciel et sort de cette vallée sans crainte. Seigneur, souviens-toi du tyran qui l’a fait périr !

« O duc d’Albe, n’étais-tu donc pas rassasié du sang que tu as versé dans Naples, de celui des braves gens dont tu as causé la mort devant Metz ? Fourbe, qui mêlais de la chaux vive au pain ! Aussi traître, aussi perfide que Néron, avec tes dents sanglantes, semblable à Pharaon et à Jézabel, tu viens dans les Pays-Bas comme le méchant et violent Hérode, pour pendre, pour assassiner, pour écarteler. »

Ce n’est pas à Hérode que me fait penser le duc d’Albe. S’il est un souvenir qu’évoque dans ma pensée le vieux duc sanglant, c’est bien plutôt le souvenir de Richelieu. De 1568 à 1632, la pitié aurait dû, ce semble, faire quelque progrès. Nous retrouvons