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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/954

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n’est pas tout. Ces ouvriers qu’on ne craint pas de jeter brusquement dans la rue, ils avaient des engagemens avec leurs patrons, ils étaient logés : ils sont obligés aujourd’hui de quitter leurs maisons et ils vont avoir à payer des indemnités pour des engagemens qu’on les a réduits à violer. Quelques-uns ont déjà été condamnés par les tribunaux. Et voilà des populations précipitées dans la ruine, obligées de payer des indemnités, condamnées à un chômage meurtrier, pour le bon plaisir du congrès de Lyon et des syndicats !

Évidemment, c’est une anarchie qui ne pourrait se perpétuer sans péril pour la liberté du travail, pour la supériorité industrielle et économique de la France. A ce régime de grèves, de chômages et d’excitations organisé par des chefs de secte, les ouvriers sont les premiers à souffrir dans leurs moyens d’existence, dans leur bien-être, cela n’est pas douteux, et c’est une conséquence assurément douloureuse ; mais ces crises qui se succèdent et s’aggravent, les mœurs nouvelles qui se forment ont de bien autres effets. Le trouble qu’on répand dans les esprits a d’inévitables et redoutables contre-coups. 11 n’est personne qui ne s’aperçoive qu’il y a depuis quelque temps une sorte de relâchement dans bien des services comme dans certaines industries, que l’exactitude, l’attention et le zèle fléchissent, que ce qu’on pourrait appeler la « qualité » du travail est en décroissance. Il y a un autre résultat qui n’est pas moins sensible, c’est la menace d’une diminution de la somme, de la « quantité » de travail. Il est évident que les jours perdus dans les chômages volontaires, dans les grèves, dans les réunions où l’on pérore sur l’extermination du capital, sont des jours perdus pour la production nationale. Or, si le travail diminue en « qualité » et en « quantité, » ou même s’il reste stagnant, c’est le marché national fatalement livré à la concurrence étrangère. On votera tant qu’on voudra, pour se préserver, des droits protecteurs ou compensateurs, on ne changera pas la force des choses ; on n’arrivera qu’à précipiter une crise universelle. C’est précisément sur cet état moral autant que politique, que les pouvoirs publics, le parlement, les ministres, tous ceux qui réfléchissent pourraient utilement fixer leur attention, s’ils ne veulent pas laisser la France perdre sa couronne de puissance économique et industrielle, au moment même où elle vient de retrouver, d’attester son ascendant diplomatique et militaire devant le monde.

Si l’Europe, organisée comme elle est, n’est pas à l’abri des contradictions et des surprises, si elle vit toujours dans une certaine méfiance, dans la crainte des manifestations, des incidens et de l’imprévu, ce n’est point, certes, que les déclarations rassurantes lui manquent pour la tranquilliser. Depuis quelque temps, ces déclarations se sont multipliées, elles ont été presque prodiguées par les gouvernemens.