Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/867

Cette page n’a pas encore été corrigée


pas à dissiper ces vapeurs. — Il me semble qu’admis à ce spectacle, aux prestiges de cette musique, sous le clinquant de ces armures et le ruissellement de cette lumière d’opéra, Marie de France, Chrétien de Troyes et Wolfram d’Eschenbach reconnaîtraient là, incarne en ce chevalier, accompli par des moyens d’expression dont ils n’eussent jamais soupçonné la puissance, leur beau rêve mystique, brillant et vain, inconsistant, inachevé. Les petits lais bretons finirent par se délayer en des rapsodies de milliers et de milliers de vers, puis en ces immenses romans en prose de Tristan et de PalamMe, dont les manuscrits sont si gros qu’il faudrait six mois à un scribe actif pour recopier l’un d’entre eux. Ces romans ont pourtant ravi pendant des siècles les âmes les plus cultivées. jN’est-ce pas l’un deux, Lancclot, qui perdit Francesca de Rimini? « Ce jour-là, nous ne lûmes pas plus avant... » Aujourd’hui, nous avons peine à comprendre ce succès. Ce qui survit, ce n’est pas le grand roman, c’est la nouvelle. Ce n’est pas le Palamùde ou le Tristan en prose, c’est le lai. Mais quelle est l’œuvre d’imagination qui soit faite pour plus de trois générations successives et qui vive plus de soixante ans ? M""^ de Sévigné nous dit qu’elle est folle de La Calprenède, a de ses grands seniimens et de ses grands coups d’épée. » Pourtant, qui peut lire aujourd’hui les romans du xvii^ siècle, l’œuvre de La Calprenède, VAsore ou Clèlie? Nous préférons à La Calprenède, comme nous renseignant mieux sur les manières de sentir du temps, la moindre lettre de M’^^de Sévigné. Ainsi nous pouvons préférer aux grands romans de la Table-Ronde leur germe obscur, les modestes lais bretons qu’a répétés Marie de France. Et, si nous considérons l’étrange fécondité et la force de résistance de ces légendes, et comme elles ont convenu à des âges si divers, qui peut dire si elles sont à tout jamais épuisées, si la vieille souche puissante, issue de l’humble semence des lais bretons, n’est plus capable de pousser encore, en notre temps, quelque nouvelle frondaison?


Joseph Bédier.