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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/84

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remettre un peu d’ordre dans ces impressions si rapides, je le puis à peine.

Le soir, je fais raccommoder ma pauvre pirogue, nous clouons, nous calfatons ; avec des boîtes de conserves, du zinc, des cercles de tonneaux, quelques paquets d’étoupe goudronnée bien placés, il ne paraîtra plus rien des hachures qu’a faites à l’avant la mitraille des Païns. Je lui fais deux mâts et, avec deux ballots de soie sauvés je ne sais comment, deux grandes voiles latines, l’une jaune et l’autre rayée rouge et blanc. La pluie a estompé les rayures et j’ai des tons fondus, des dégradés du rouge au blanc qui sont d’un effet inouï !

Il faut prendre une décision, nous ne pouvons abuser plus longtemps de l’hospitalité de la factorerie.

Donc voici mon projet. J’ai cinquante schillings et cent têtes de tabac, que M. Hadley m’a donnés pour avoir mes trois ânes. Ces malheureux ânes que nous avions abandonnés là, je ne me doutais guère qu’ils deviendraient la source de notre nouvelle fortune. Évidemment, je ne suis pas un rajah avec cette fortune, mais c’est la possibilité de regagner Drewin et la maison de mon ami Zachi. Zachi me fera transporter à Fresco, chez mon autre ami Gras. Gras me conduira à Grand-Lahou, et le vapeur de la maison Verdier me ramènera à Grand-Bassam, où M. le résident Desaille nous recueillera ! Pour tout cela je compte quinze jours. Demain nous partirons, un Krouman nommé Gras, qui me sert d’interprète, se charge de me recruter des pagayeurs !

Jeudi 28 mai.

Les pagayeurs discutent, ils trouvent le prix insuffisant, Gras me dit qu’ils veulent chacun une pièce d’étoffe d’avance. Je sors une pièce d’étoffe, résigné à en passer par où il faudra. La pièce n’est pas assez bonne pour ces messieurs. J’en sors une autre. Il faut aussi du tabac. Je donne du tabac, et puis… et puis ils ne partent décidément pas.

C’est comme cela ? vlan ! je casse une pagaie sur la figure de Gras qui veut se jeter sur moi. Mamadou le saisit à la gorge. Gras pousse un hurlement épouvantable et roule à moitié étranglé, ça va dégénérer en bagarre générale… « Au large ! » Et nous voilà partis, seuls, sans Kroumans, sans barreur ! Je prends un aviron de queue, je pousse des « Aï Samba » formidables, la mer est tranquille, le vent est bon, la barre n’est pas trop mauvaise, c’est qu’il ne faut pas la manquer. L’entrée est pleine de requins,.. un bon coup de pagaie, nous passerons… nous passons… nous sommes passés !