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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/77

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fortune monétaire ! Quiquerez est très fatigué, il continuera la route jusqu’au village suivant, je saute dans une pirogue avec mon fidèle Mamadou, et je cours à la poursuite des voleurs.

J’arrive à Gabo, sans avoir rattrapé les boys ; je fais venir le roi, le palabre commence. Je lui conte l’affaire très doucement et le prie de me faire restituer la sacoche. Mon histoire l’amuse prodigieusement ; ils sont là quarante noirs à hurler de joie, à s’en tordre pendant un quart d’heure. Je crois de bon goût et très diplomatique de sourire aussi et ris le moins jaune que je peux. Quand je trouve que l’accès d’hilarité a assez duré, je renouvelle ma requête en la haussant d’un ton. Nouvelle joie ; c’est du délire, — moi je ne ris plus. J’intime en criant l’ordre qu’on me rende ma sacoche,.. éclat de rire homérique… c’est trop fort ; j’empoigne la bûche sur laquelle je suis assis et je brise d’un coup la table qui est devant le roi ; Mamadou fait un saut terrible et tombe en garde au milieu du cercle des rieurs ! Stupeur générale, personne ne rit plus, on palabre avec une gravité silencieuse presqu’à voix basse, et, après deux heures de pourparlers, de promesses, de menaces, on m’a rendu 2 francs et la courroie de la sacoche !

Le soir, j’arrive à dix heures à Plaoulou, j’y retrouve Quiquerez avec la fièvre. Il me déclare qu’il va rechercher les bagages le lendemain. Le fait est que la rivière est large, profonde, d’un courant qui fait présager une longue abondance d’eau et un cours prolongé.

Pendant que Quiquerez redescendra, je ferai un raid à pied dans la forêt le long de la rivière ; j’irai jusqu’au point où la pirogue ne pourra plus passer, et là j’attendrai d’être rejoint. Le roi de Plaoulou, consulté, nous raconte qu’il a vu dans sa jeunesse deux Païns prisonniers à Plaoulou. C’étaient de beaux hommes : ils avaient trois profondes cicatrices partant de la tempe et sillonnant les joues, ils ont expliqué que la rivière montait loin, très loin, que leur pays était là où commençait son cours et que sa source était une grande étendue d’eau, source de plusieurs autres rivières et d’une, entre autres, qui montait vers le Nord.

Comment ces Païns qui ne parlaient pas la même langue que les noirs du fleuve ont-ils pu fournir une si longue explication topographique, je l’ignore. Mais le roi nous l’affirme, et, en somme, l’explication est très plausible. Les crues énormes du San-Pedro, qui monte ou descend d’un mètre en vingt-quatre heures, l’absence d’affluent, tout fait supposer que cette rivière sert de déversoir à quelque lagune importante. Rien d’impossible non plus à ce que cette lagune s’étende en longueur et serve de source au Cavally ou au Sassandré ou à quelque affluent de ces deux fleuves. Et enfin si cette lagune est sur un plateau un peu surélevé, pourquoi ce plateau ne ferait-il pas partie de la ligne de partage des