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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/716

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incident insignifiant ; n’importe, les nouvellistes et les polémistes n’on pas voulu se tenir pour battus. Ils ont encore épilogue et il s’est trouvé d’ingénieux théoriciens du droit des gens pour démontrer que, si l’occupation de Mitylène n’était pas vraie, elle aurait pu être vraie, que ce serait une réponse aux envahissemens moscovites, que l’Angleterre, après tout, n’aurait pu mieux faire que de s’emparer d’une île si bien placée, à proximité des Dardanelles, pour arrêter les navires russes. Heureusement le cabinet de la reine Victoria est étranger à ces théories de haute piraterie imaginées sur la foi d’une fausse nouvelle. On n’est pas au bout. Un jour on a découvert une entente secrète que la Russie et la France auraient négociée pour contraindre les Anglais à quitter l’Egypte ou même pour aller opérer en commun jusque dans l’extrême Orient, jusqu’en Chine. Un autre jour on imagine un incident de mer qui se serait passé dans la baie de Salonique, entre un navire italien et un navire marchand français, incident qui aurait montré sous un jour singulier les rapports des deux pays et qui n’est pas plus vrai que tout ce qu’on invente aujourd’hui.

Ainsi les bruits succèdent aux bruits dans ce bienheureux temps, et ce qu’il y a de plus frappant, c’est qu’ils sont le plus souvent imaginés et propagés par ceux qui se représentent eux-mêmes comme les plus zélés champions de la paix, comme les défenseurs d’une alliance créée pour la paix. Ils passeront sans doute comme bien d’autres choses et n’auraient qu’une médiocre importance s’ils ne révélaient un étrange état d’esprit dans certains camps politiques, s’il ne se mêlait aussi parfois à ces effervescences assez factices des manifestations qui pourraient donner à toute cette agitation un caractère plus inquiétant si elles se renouvelaient. Lorsque ce sont des journaux qui s’occupent à souffler le feu, à réveiller les défiances par les fausses nouvelles ou les polémiques irritantes, ils poursuivent une œuvre qui peut n’être pas absolument inoffensive, qui reste néanmoins impuissante devant le sang-froid des gouvernemens ; lorsque des souverains eux-mêmes se mettent à exhaler leur mauvaise humeur en discours passionnés et retentissans, on se demande ce que cela signifie, on ne sait plus trop où l’on va.

L’empereur Guillaume est décidément le prince aux surprises. Depuis quelque temps, soit qu’il fût encore sous l’influence des indispositions qui ont suivi son voyage à Londres, soit qu’il sentît la nécessité de se contenir, il semblait garder une certaine réserve. Il a eu il y a peu de temps son entrevue avec l’empereur François-Joseph à Schwarzenau, et s’il a confié ses impressions intimes à son allié de Vienne, il ne les a pas mises dans un discours, il a tout au plus célébré dans un toast les vertus militaires de l’armée allemande et de l’armée autrichienne. Il a prononcé récemment quelques allocutions à Munich, à Cassel, et il n’a rien dit d’extraordinaire. L’impétueux souverain pa-