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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/66

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changement dans l’esprit du roi, et quand, quelques heures plus tard, il quitta le pont, ce fut l’œil mouillé de reconnaissance et en serrant un pavillon français sur son cœur.

De là, nous revenons à Drewin. Grande réception des souverains Akla et Kagé sur le pont. A chacun, M. le gouverneur dit de bonnes paroles, fait un présent, alloue une rente, et enfin Zachi reçoit pour sa peine huit livres d’or.

Après un déjeuner copieux et qui m’a paru l’un des meilleurs de ma vie, nous avons regagné, nous aussi, notre tente, qui du Brandon paraissait si petite avec son drapeau tricolore imperceptible ; et tout tristes, sans savoir pourquoi, nous avons longtemps regardé le Brandon, qui s’éloignait en dandinant sa minuscule carcasse blanche entre ses deux gros tambours.

Dans l’après-midi du lendemain, Galo-Djalo revient avec nos bagages. Tout chavire dans la barre, très dure ce jour-là, et le sergent nous raconte que c’est le second naufrage, tout a déjà chaviré au départ. Le lendemain et le surlendemain se passent à sécher notre pacotille, à dérouler des pièces d’étoffes, à dérouiller des ciseaux, des rasoirs, des couteaux,.. un quart au moins de nos affaires est perdu.

En deux étapes, après avoir couché au hameau d’Ayotown et franchi le ruisseau Didamine, nous arrivons à Roctown, toujours poussant notre convoi de femmes, et, enfin, le soir du troisième jour, nous campons à Victory. Victory et Grand-Victory forment un ensemble de quatre villages, assez espacés, plantés en demi-cercle autour d’une baie bien connue des voiliers et des steamers anglais qui viennent souvent y chercher des hommes d’équipage.

Car c’est la plaie de ce pays, cette migration des hommes, des Kroumans, qui s’en vont en masse se louer dans les colonies françaises, anglaises, portugaises, comme passeurs de barre ou simplement comme laptots ou pagayeurs et ouvriers. Presque tous parlent l’anglais, à cause de leurs rapports continuels avec les factoreries ; dans leurs pérégrinations, ils apprennent la langue de la colonie où ils émigrent, de sorte qu’il n’est pas rare de voir sur la côte des noirs baragouinant deux ou trois langues européennes.

L’étape de Grand-Victory à San-Pedro est longue, et nous étions brisés de fatigue en arrivant à la factorerie anglaise qui occupe la rive gauche de la rivière San-Pedro. Depuis une dizaine de jours déjà, j’étais souffrant d’un commencement de dysenterie ; je me faisais traîner, et, arrivé là, je dus m’arrêter complètement.

Avec une obligeance qu’on n’est pas habitué à rencontrer aux colonies, M. Hadley, l’agent de la factorerie anglaise, m’installa dans sa maison, donna l’hospitalité à nos bagages et, le lendemain, Quiquerez pouvait repartir, allégé de tous les ballots inutiles et