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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/63

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jusqu’à une centaine de mètres de son bœuf. J’entends de loin un coup de feu, un instant de silence, puis des clameurs terribles. Je cours savoir ce qui est arrivé, et j’apprends que la balle, après avoir traversé le bœuf, qu’elle avait tué raide, a été briser l’épaule d’une pauvre chèvre, qui paissait tranquillement à quelque cent pas de là.

De là, les cris d’admiration des noirs ; admiration qui finit par nous coûter très cher, le propriétaire de la chèvre ayant mesuré son prix à la hauteur de son enthousiasme. Et le soir, nous manquions de nous brouiller avec notre excellent ami Coffé, qui voulait absolument acheter un de nos fusils.

La nuit, nous essuyons un orage terrible. Au milieu de la tourmente, notre tente, plantée dans le sable, se soulève soudain et se ferme comme un vieux parapluie. Tout a été trempé, nous d’abord, notre pacotille ensuite ; pour nous consoler, Coffé, au moment où nous le quittons, le lendemain matin, nous déclare que maintenant ce sera toutes les nuits comme cela. Le pire, c’est qu’il a eu raison !

Il faut compter deux petites étapes pour aller de Kootrou à Trepow. En route, et pendant la nuit, nous sommes obligés de garder nos porteuses, — car ce sont toujours des femmes qui portent nos ballots, comme des prisonnières.

C’est une grave affaire que de pousser devant soi un convoi de trente femmes. Tantôt j’ai pitié de ces malheureuses qui, outre leurs vingt-cinq kilos de charge, portent, à cheval sur les reins, un enfant de quelques mois, tantôt j’entre en fureur contre une porteuse qui jette son paquet à terre, sans s’inquiéter du contenu, ou qui s’arrête et refuse de repartir ; alors j’appelle Galo-Djalo, le sergent, je lui montre la femme et vite je m’en vais en avant ; j’entends des cris, puis tout repart, jusqu’au prochain à-coup. Quiquerez marche devant et règle l’allure ; comme il a le compas très long, notre escorte s’égrène sur des kilomètres de côte.

Trepow, comme Kootrou, se compose de trois villages, mais plus espacés et régis chacun par un roi différent. Trepow-Focco, du nom de son roi, est le premier qu’on rencontre. Ce Focco est un pauvre vieillard aveugle qui autrefois a servi au Congo et en a rapporté un culte pour M. de Brazza et une grande sympathie pour les Français. Il se vante d’ailleurs de parler français, j’avoue que sans l’interprète qui me l’affirme, je ne l’aurais jamais cru.

Trepow-Lewis est un hameau de quelques cases. Le roi Lewis, en échange de nos cadeaux, nous donne du manioc, des citrons, des œufs. Il faut interpréter le mot « donner, » sur cette côte. Un noir vous « donne » une poule, vous la payez plus que son prix ; vous « achetez » une poule, elle vous coûte plus cher qu’à Paris, mais moins que si on vous la donnait.