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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/56

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s’envasa si profondément qu’une demi-heure après, dans le lointain, nous voyions encore la pauvre petite chaloupe fumant et souquant sans pouvoir démarrer.

La lagune fait un coude à Petit-Lahou ; après avoir couru depuis Grand-Lahou, de l’est à l’ouest, parallèlement à la mer, elle tourne à angle droit ; et, pendant trois kilomètres, descend perpendiculairement à la côte.

La largeur reste de trois cents mètres environ, mais la profondeur devient presque nulle ; on n’a plus que cinquante à soixante centimètres d’eau le long des rives.

A cinq cents mètres de la côte, nouveau coude, la lagune reprend sa direction est-ouest ; mais là elle s’étrangle tout à fait. Les branches se rejoignent au-dessus de cette étroite passe, rendent le passage très difficile ; et, après cinq cents mètres de marche, à coups de matchets, couchés dans le fond des pirogues, nous avons préféré la voie de terre, au grand désappointement de nos pagayeurs, que la perspective de porter nos bagages séduisait peu.

Le point où nous avons atterri se nomme Savaton. Il est marqué par deux cases situées à cheval entre la lagune et la mer, séparées en ce point par cinq cents mètres de forêt.

En partant de Petit-Lahou, nous nous étions informés du temps nécessaire pour gagner Fresco, but de notre étape. Les noirs, qui n’ont pas de montres, indiquent les durées par les positions qu’occupe le soleil au début et à la fin du temps supposé nécessaire ; le roi Gras nous avait du doigt désigné le soleil levant, avec lequel nous partions, et un autre point du ciel, à l’ouest, qui pouvait bien être la position qu’occuperait le soleil vers trois heures pour le moment de notre arrivée. Renseignement précieux, puisque six heures nous marchions encore, tirant la jambe, huant nos porteurs, battant nos ânes. Enfin, vers six heures, une vingtaine d’hommes de Fresco, avertis je ne sais comment de notre venue, sont arrivés en pirogue, sur la lagune, qui, plus large maintenant, suivait la côte à trente mètres seulement de la mer. Après une bruyante ovation des gens de Fresco, dont beaucoup parlent français, on embarque nos bagages dans cinq pirogues, nous dans une sixième, et, pendant que nos ballots s’en vont directement à Fresco, que nos porteurs s’en retournent en quémandant encore quelques têtes de tabac, nous faisons un crochet, par un autre bras de la lagune, pour aller au village de Guiblinda serrer la main du roi Nieba. Simple occasion, pour ceux qui nous font escorte, de boire quelques cruches de vin de palme.

Ce Nieba est un roi débonnaire, sans grande autorité sur ses sujets, chef d’un petit village trop éloigné de la côte pour offrir un intérêt quelconque ; nous avons bu son vin, il a empoché nos