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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/479

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à l’occasion des manœuvres de l’armée autrichienne. L’empereur Guillaume, à peine remis des indispositions qui l’ont momentanément éloigné de Berlin, après son voyage à Londres, et l’empereur d’Autriche ont tenu, il faut le croire, à se rencontrer, à échanger leurs vues sur les derniers incidens européens, peut-être à prouver que, quant à eux, ils restaient toujours unis. Ils n’ont pas voulu faire de l’entrevue de Schwarzenau une réponse calculée, concertée aux fêtes de Cronstadt et de Portsmouth. Cronstadt est un événement, une nouveauté dans le monde, Schwarzenau n’est pas un événement et n’a rien changé, rien effacé. Au fond, il est bien clair que l’opinion d’une partie de l’Europe est restée ébranlée par ces récens mouvemens, que tous les esprits ne cessent de se préoccuper de ce qui pourrait en résulter, que les impressions se succèdent. Au premier moment, à Berlin, à Vienne et même à Londres, on a visiblement éprouvé une désagréable surprise en voyant ce rapprochement franco-russe se manifester avec cet éclat, l’Europe pour ainsi dire partagée en deux camps, une alliance nouvelle opposée à la triple alliance. Puis on s’est efforcé de se rassurer, on a commencé à s’accoutumer à ce qu’on ne pouvait empêcher, à cette idée d’une organisation nouvelle de l’Europe. On a épuisé les explications, les commentaires, toutes les raisons qu’on avait de se tranquilliser, et dont la première, la plus décisive est certainement que la Russie et la France en se rapprochant n’ont pas songé à troubler l’Europe, à se jeter dans des aventures, qu’elles se sont bornées à constituer une force nouvelle destinée à garantir tous les intérêts, tous les droits aussi bien que la paix elle-même. On est passé du pessimisme de la première heure à une apparence d’optimisme et de confiance, on reviendra peut-être avant peu de l’optimisme au pessimisme. Il ne faut pas s’y fier. Ce serait une singulière illusion de croire que la triple alliance, un instant déconcertée, atteinte dans la prépondérance qu’elle a prétendu s’attribuer, ne cherchera pas à prendre sa revanche. Elle attendra, elle saisira les occasions, et c’est là justement le danger d’une situation où les moindres incidens peuvent être exploités, qu’ils viennent de l’Orient ou de l’Occident, comme on vient de le voir ces jours passés encore, à propos des affaires de Turquie.

C’est la suite d’une vieille histoire. Les luttes d’influence qui agitent l’Occident ont souvent leur retentissement sur le Bosphore, et à vrai dire ce qui vient d’arriver à Constantinople a particulièrement ce caractère de se relier aux derniers mouvemens de l’Europe. Au premier abord, à l’origine, ce n’est pourtant rien de bien extraordinaire. D’après les traités de 1841 et de 1856, qui consacrent le principe de la clôture des Dardanelles, la Porte a gardé le droit d’accorder des firmans de passage à certains navires étrangers. Récemment un navire russe appartenant à ce qu’on appelle la flotte volontaire de la mer Noire, c’est-à-dire une flotte construite avec des dons ou des souscriptions volontaires,