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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/474

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de Versailles, qui ont été recueillies par un Dangeau tudesque. M. de Moltke, avec sa nature rigide et méthodique, n’a jamais été homme à se livrer aux tentations de l’esprit ou aux divulgations indiscrètes. On pouvait croire du moins que cet illustre taciturne, écrivant au soir de sa vie, à l’extrême limite de la vieillesse, peu avant sa mort, s’était réservé de laisser dans une dernière œuvre une impression plus vive, plus personnelle et plus directe sur les événemens auxquels il a été mêlé.

Eh bien ! ces Mémoires sont sortis des archives de famille et viennent de voir le jour. Ils ont sans doute leur mérite, ils sont un document de plus signé d’un grand nom. En réalité, soit qu’ils se ressentent de l’âge de celui qui les a laissés à sa famille, soit qu’ils aient été écrits avec une réserve systématique, ils n’ont rien de bien saillant, rien de bien nouveau ; ils ne brillent ni par l’originalité de l’esprit, ni par la liberté des jugemens, ni par une vue supérieure des choses. Ce maître des mobilisations, des concentrations et des grandes opérations de guerre parle comme tout autre officier moins bien placé aurait pu parler. Tout bien compté, les meilleurs mémoires de M. de Moltke sont encore dans les rapports d’état-major, dans les récits officiels qu’il a faits ou inspirés sur les campagnes de 1866, de 1870-1871 : récits peu colorés, assurément, mais substantiels, précis et minutieux. Ce qu’on vient de publier sous le nom de Mémoires ou de Souvenirs n’ajoute rien à ces relations écrites au lendemain et sous l’impression de la double guerre par laquelle la Prusse est devenue la maîtresse de l’Allemagne. Ce n’est ni de l’histoire, ni un commentaire vivant et saisissant de l’histoire, ni une de ces œuvres révélatrices qui éclairent d’une lumière nouvelle les faits et les hommes. C’est une étude toujours savante peut-être, qui en définitive n’apprend rien et n’explique rien. Tout au plus, si on le voulait, en rapprochant ces pages de quelques publications récentes, des lettres de M. de Roon, pourrait-on démêler comme une partie intime dans ces tragédies militaires d’autrefois ; on pourrait entrevoir que, s’il y eut au camp des vaincus bien des incohérences, bien des misères, il y avait aussi au camp des vainqueurs bien des faiblesses, des hésitations, des divisions voilées par le succès, que tous ces hommes, M. de Moltke, M. de Roon, M. de Bismarck, ne s’entendaient pas toujours et qu’il fallait toute l’autorité de l’empereur Guillaume pour remettre parfois d’accord toutes les volontés. Ce qu’il y a de plus apparent aujourd’hui, c’est que les Allemands, en dépit de toutes les explications et des récits posthumes de M. de Moltke, ont réussi il y a vingt ans par des raisons qui ne tenaient pas toutes à leur supériorité, et que ces événemens, sans être oubliés, sont pour ainsi dire désormais dépassés. Les hommes qui y ont pris part au premier rang ont cessé de vivre ou ont disparu de la scène par la disgrâce. Les conditions de la guerre ne sont plus ou ne seraient