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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/465

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— Comment l’appellerons-nous ? demanda la femme.

— Bozidar, Dieudonné, répliqua le vieillard en essuyant ses larmes, puis il se mit à rire joyeusement et de tout son cœur.

Le petit Bozidar grandit comme un prince. C’est ainsi du moins que disaient les bonnes gens du village ; Palitcheck et sa femme, malgré tout leur amour, qui ne pouvait être comparé qu’à l’amour des grands-parens pour leurs petits-fils, ne le gâtaient nullement. La vie du Slovaque dans ces montagnes peu productives est une vie assez pénible, disait d’ordinaire le vieillard, mais elle peut lui suffire, et il n’aura pas besoin de courir le monde en forain avec des souricières sur le dos.

Malgré cela, les souricières hantaient l’esprit du petit dès son bas âge ; c’était dans le sang slovaque.

Un jour, — il avait alors six ans, et commençait à peine à aller à l’école, il emmena du voisinage une toute petite fille qui venait d’apprendre à marcher.

La petite Bozena était orpheline. Avec sa tête fine, couverte de cheveux d’un blond argenté, elle ressemblait à un jeune panouil de maïs, et ses yeux noirs avaient toute la vivacité et l’espièglerie de ceux d’une petite souris. Les enfans ne tardèrent pas à se lier d’amitié, et bientôt ils furent inséparables. Ils jouaient ensemble, très gentiment, sans jamais se disputer, mais ils préféraient encore venir s’asseoir, en hiver, auprès du poêle, et en été sur le seuil de la chaumière, pour prêter l’oreille aux histoires que leur racontait la bonne mère Anna. Mais ils étaient on ne peut plus heureux quand le vieux Palitcheck daignait leur parler du vaste monde.

Il le connaissait bien, lui, le pauvre drouineur qui l’avait parcouru toujours à pied ; et quand il leur parlait de la superbe ville des empereurs sur le Danube, du pont de pierre, surmonté de la statue de saint Népomucène à Prague, du port de Trieste et de la mer Adriatique azurée, de la foire de Leipzig et du dôme des Invalides avec le tombeau de Napoléon Ier à Paris, les enfans croyaient qu’il leur faisait des contes, mais c’étaient des contes dont on pouvait, avec des jambes vigoureuses et agiles, vérifier la réalité, des contes qui ne planaient pas dans les airs comme le palais de la reine des fées.

— Bozidar n’en aura certes pas besoin, dit Palitcheck. — Mais pourtant il l’instruisait de tout ce qu’il avait appris lui-même, de tout ce qui concerne le métier d’un vrai drouineur. Et avec Bozidar, Bozena acquit nombre de petits tours de main, et tous deux s’appliquaient à aider le vieillard à remplir son grenier de toute sorte