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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/464

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nous avons tout, tout, mais la meilleure chose nous manque, — nous n’avons pas d’enfant.

— Vous avez raison, ami, sans enfans le monde est triste et désert.

— A quoi me serviront tous mes soucis, toutes mes peines, si je n’ai personne qui puisse en hériter un jour ? conclut Palitcheck, et de la manche de sa chemise grossière, mais blanche, il essuya ses yeux ; puis il ralluma sa petite pipe qui s’était éteinte ou que ses larmes avaient étouffée.

Il se fit dans la chambre un silence qui semblait se répercuter à travers la vaste région de chaumière en chaumière, de montagne en vallée. Tout à coup, au milieu de cette paix nocturne, on entendit s’égrener les notes cristallines d’un cantique large et solennel. Il semblait descendre d’en haut, tomber des airs limpides ; on eût dit un chœur d’anges qui aurait passé en chantant les louanges de Dieu. Lentement, comme un doux charme, il passait, se perdant peu à peu dans l’espace et le silence se refit, et les ténèbres s’épaissirent à nouveau. Du poêle seul jaillissaient quelques étincelles qui venaient se plaquer sur le plancher, et la petite bougie de la crèche éclairait la sainte mère de Dieu et l’enfant Jésus.

Palitcheck inclina sa bonne tête aux boucles grisonnantes, et des larmes coulèrent de nouveau dans sa longue moustache en broussailles. A cet instant, on entendit quelque part une petite voix plaintive. Elle appelait le vieillard, elle demandait à être admise auprès de son feu, et se faisait de plus en plus pressante, de plus en plus impatientée. Palitcheck prêta l’oreille, se leva, écouta de nouveau, et s’avança enfin vers la porte qu’il ouvrit avec hésitation. Sur le seuil, enveloppé de langes blancs, était disposé un nouveau-né, qui criait, de toute la force de ses petits poumons.

— Qu’est-ce ? demanda Anna.

Palitcheck ne répondit pas, mais il souleva le pauvre petit mioche, et le déposa sur les genoux de sa vieille compagne. Puis il referma la porte.

— Un enfant ! s’écria la bonne femme moitié enrayée, moitié joyeuse. — C’est un garçon, un garçon beau et fort.

— Que Dieu soit loué ! dit le vieillard. — Et il se jeta à genoux au milieu de la chambre et se mit à prier à haute voix.

— Mais vous voilà encore qui pleurez, Palitcheck, fit Anna avec un sourire heureux.

— Je pleure, mais c’est de joie, répondit-il. Et au dehors le chant qui planait dans les airs se fit entendre de nouveau : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »