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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/46

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parfois dans les affaires humaines des influences mystérieuses aussi puissantes que les influences visibles, et ici c’est une main de femme qui décide peut-être cette crise des opinions et des partis. Un jeune royaliste du temps, de grande naissance, personnage de cour, dévoué au comte d’Artois, brillant, mais assez vain, assez présomptueux, M. Sosthènes de La Rochefoucauld, a raconté lui-même ce chapitre de l’histoire secrète de la Restauration, où il s’était fait un rôle un peu étrange [1]. C’est par lui que déjà, au temps de la faveur de M. Decazes, avait été introduite avec art et avec talent auprès du vieux roi une jeune femme qu’on destinait à une mission encore inconnue. Mme du Cayla avait été conduite aux Tuileries sous prétexte d’invoquer la protection du souverain dans ses embarras de famille, et sa beauté, sa grâce, son esprit, n’avaient pas tardé à toucher le cœur du vieux prince qui, tout attaché qu’il lût encore à M. Decazes, ne pouvait échapper longtemps à une influence délicatement exercée. Bientôt Mme du Cayla, en se défendant avec une apparente modestie, avait gagné un véritable empire ; elle avait à toute heure du jour ses entrées privilégiées dans le cabinet de Louis XVIII. Une correspondance de tous les instans, désirée, recherchée par le vieux prince, complétait cette intimité. Mme du Cayla était chargée de capter l’esprit du roi, de l’incliner de plus en plus à une réconciliation avec Monsieur, avec les royalistes. Par une pente insensible, sans être encore tout à fait détaché de la politique qu’il suivait depuis cinq ans et qu’il croyait sienne, le roi en venait à consulter sur tout cette jeune femme ; il aimait sa conversation et ne s’offensait pas des hardiesses de son langage. Au moment où s’ouvrait la crise du ministère Richelieu, où s’agitait dans le conseil la question de la dissolution de la chambre ou de la retraite définitive du dernier cabinet modéré, l’intrigue secrète redoublait d’activité. On tremblait de voir l’occasion échapper. Un matin de ce mois de décembre 1821, il y avait jusqu’à cinq et six billets tout brûlans d’impatience échangés entre Louis XVIII et la favorite, d’heure en heure plus pressante. M. Sosthènes de La Rochefoucauld se rendait chez M. de Villèle pour le mettre au courant de ce qui se passait et le préparer à un prochain appel du roi. M. de Villèle paraissait plus surpris que flatté des confidences de son interlocuteur sur son rôle auprès de la favorite et sur le rôle de la favorite auprès du roi. Il ne pouvait cependant douter de l’exactitude des informations du jeune faiseur de ministres. M. Sosthènes

  1. Mémoires de M. le vicomte de La Rochefoucauld. — Rien de plus singulier que ces Mémoires, qui n’ont, d’ailleurs, d’autre mérite que d’être un des plus curieux spécimens de la suffisance et de la naïveté dans le récit de choses équivoques.