Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/459

Cette page n’a pas encore été corrigée


Puis, dans le plus grand mystère, elle porta quelques kilogrammes de pommes de terre chez Pinzach Grunstein, l’épicier, et reçut en échange du fard rouge et blanc. Quand tout fut prêt, ils résolurent de se mettre en route.

— Ne perdons pas de temps, dit Stanko, qui était de très belle humeur.

Ursa s’habilla, tranquillement, sans joie ni tristesse, ou plutôt elle laissa Stanko lui mettre ses bottines, puis la pelisse, lui attacher ses boucles d’oreilles et les rangs de corail qui s’étageaient en collier, lui nouer le foulard autour de la tête et glisser une bague à son doigt, le tout avec une absolue indifférence : on eût dit une poupée à laquelle on mettrait un costume. Ceci fait, elle se farda devant le tonneau d’eau, tandis que Stanko s’apprêtait et sortait le cheval de l’écurie.

— Diable ! que tu es belle ! s’écria Stanko en la voyant sortir dans la cour inondée de l’éblouissante clarté de l’hiver.

C’était presque à regret qu’il prononçait ces mots. Elle sourit avec fierté et ses deux seins, endormis dans la fourrure noire comme deux pelotes de neige, se soulevèrent avec orgueil.

— Laisse-moi, dit-elle, tu enlèverais de mes joues le fard si cher et je n’en ai pas d’autre.

Stanko la regarda encore une fois, poussa un gros soupir et monta à cheval, tandis qu’elle lui tenait l’étrier. Ainsi, ils quittèrent la maison et le village. Il laissait le cheval aller au pas et elle traversait la route boueuse à ses côtés. La future sultane trouva ce début tout à fait comme il faut.

Du reste, la journée était belle. Les arbres découpaient dans le ciel leurs branches dénudées, mais en revanche on avait partout des clairières et du soleil, et tout semblait joyeux et gai. Le dégel avait balayé la neige et le vent séché la grand’route. Le feuillage sec bruissait sous les pas légers d’Ursa.

Le soleil s’inclinait à l’horizon. Les arbres sur les prés esquissaient des ombres grandes, mais faibles, ombres qui ressemblaient à d’énormes balais.

Enfermée dans la pelisse de peau de mouton, la belle Ursa songeait aux esclaves qu’elle allait bientôt avoir à ses pieds, et qu’elle pourrait battre, et elle se prit à rire.

Tout était clair. Au loin, une vapeur diaphane estompait les contours du paysage, et le ciel d’un bleu pâle se moirait de quelques taches blanches. Devant eux, se dressait un village illuminé par le soleil. La fumée montait droit dans l’air. Des pigeons allaient et venaient à travers l’espace. La terre s’étendait, arbres, champs, prés,