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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/393

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élus eux-mêmes. Ils vous diront le secret de l’électeur, qui votait pour le candidat de M. Crispi, tout en maudissant les souffrances que la politique du président du conseil lui imposait. Or cette politique était faite tout entière de politique extérieure.

Le vote qui a renversé M. Crispi était donc la résultante d’un irrésistible mouvement d’opinion contre la politique extérieure de ce ministre ; contre le déficit que cette politique extérieure infligeait à la fortune privée comme à la fortune publique ; contre les inimitiés formidables qu’elle créait à l’Italie parmi les puissances européennes qui, de plus ou moins près, se sentaient menacées par les alliances où l’Italie de M. Crispi se trouvait engagée.

Cela, c’est la vérité qui saute aux yeux. Elle est si manifestement vraie que, de toutes parts en Europe, mais surtout en France, un sentiment de soulagement se fit jour.

Dans la presse française, les journaux qui avaient jusque-là combattu avec le plus d’animosité la politique italienne s’empressèrent de désarmer. Dans les bulletins de la Bourse de Paris, la rente italienne, naguère travaillée avec tant d’acharnement par la spéculation baissière, montait aussitôt de trois points.

Survint le ministère Rudini-Nicotera.

Le marquis di Rudini, un homme de droite pure, assez compromis, il est vrai, par son passé ainsi que par celui de son parti, dans le système de politique d’alliances que le vote de la chambre et les tendances de l’opinion publique semblaient avoir condamné, mais gentilhomme d’une droiture parfaite, et jugé incapable de faillir au mandat qu’il acceptait.

Le baron Nicotera, un gentilhomme aussi ; mais homme de gauche teinté de radicalisme ; adversaire personnel de M. Crispi, de la politique crispinienne, par conséquence nécessaire, et, non moins nécessairement, susceptible de donner la main à la politique du parti radical qui est, avant tout, hostile à l’alliance austro-germanique.

M. Luzzatti, un économiste, un philosophe, un ami de la paix, un ami de la France, où quiconque vit et travaille dans le monde des idées s’inscrit au nombre de ses amis. Avec un tel homme à la tête du département ministériel le plus important dans les conjonctures financières où se trouvait l’Italie, on n’avait guère à craindre une déviation de la politique du nouveau cabinet.

Quant aux autres membres du cabinet, qu’ils appartiennent à la droite ou à la gauche, ce sont des hommes honnêtes, loyaux, réputés incapables de fausser la mission de réparation pour laquelle ils semblaient avoir été appelés au pouvoir. Mission de réparation, ai-je dit. Mais réparation de quoi ? Du dommage national causé par la politique attribuée à M. Crispi.