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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/348

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Clairon ; peut-être n’a-t-elle pas le sentiment, mais elle le joue à miracle. Et puis, ses prôneurs, Monsigny, Sedaine, ont pour consigne de ne lui donner que des louanges aux répétitions (où se trouvait le prince), de ne présenter des critiques qu’en particulier. Seule, Mme de Genlis, sa nièce, apporte une note discordante : à l’entendre, dans la comédie comme en toute chose, elle manquait de naturel, mais elle montrait beaucoup d’habitude et l’espèce de talent routinier d’une comédienne de province, parvenue par son âge aux premiers emplois. A l’Isle-Adam, chez le prince de Conti, elle tenait le rôle de Baucis dans Philémon et Baucis : après les deux premiers actes, elle passa dans sa chambre pour se costumer en jeune bergère. Elle avait, parait-il, une épaule plus grosse [1] que l’autre, et son corset de bergère accusait pleinement l’imperfection. Mme de Genlis risqua une observation, mais la femme de chambre ayant soutenu que l’habit allait à merveille, Mme de Genlis prit un miroir et le plaça derrière sa tante de façon qu’elle pût se rendre compte. A sa grande surprise, Mme de Montesson adopta l’avis de la camériste et joua ainsi, ce qui fui trouvé fort étrange. Après la représentation, Mme de Boufflers ne manqua point de gronder la nièce de n’avoir point averti Baucis, et celle-ci de se justifier en rapportant la scène de la chambre qu’elle raconte tout au long dans ses mémoires. Aux femmes seules et à certains diplomates, il appartient de donner à leurs perfidies le ragoût de la vraisemblance, et, en tirant parti de tout, même de la vérité, de forger avec celle-ci un stylet empoisonné contre l’objet de leurs rancunes ou de leur jalousie.

Tant que Mme de Montesson se bornait à expulser du théâtre d’Orléans [2] la parade et la comédie grivoise, de jouer avec des amis ou de faire jouer par les comédiens de profession le Barbier de Séville, Aline reine de Golconde, la Servante maîtresse, les opéras de Grétry, etc., on ne pouvait qu’applaudir ; elle ne s’en tint pas là et, piquée à son tour de la tarentule littéraire, elle composa successivement seize pièces, vers et prose, tragédies et comédies, que le néant de l’intrigue, la platitude du style et du dialogue n’empêchaient pas d’obtenir le succès le plus vif. Le dénoûment, dit un panégyriste, arrivait au bout des cinq actes, comme les morts de

  1. Elle était aussi un peu grasse, et comme elle se moquait de M. d’Adhémar jouant un rôle de berger dans le Devin de village, l’appelant Tircis-Laflèche, il se vengea en la surnommant : In-folio Philis.
  2. « Sur son théâtre, il y avait pour le clergé un peu dissipé une loge dans laquelle M. l’archevêque de Toulouse (Loménie de Brienne), M. l’évêque de Rodez, M. l’archevêque de Narbonne, M. l’évêque de Comminges m’avaient fait admettre. » — (Mémoires de Talleyrand, t. Ier.)