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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/347

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le duc de Lévis, présentait une magnificence sans faste tempérée par cette élégance qui réconcilie avec le luxe ; sa société devint une école de bon goût et de politesse. Une fortune personnelle assez considérable, mais surtout celle du duc d’Orléans, lui permirent d’encourager les sciences et les arts ; elle aime les lettres, les cultive, joue agréablement de la harpe ; élève de Van Spoon, elle compose des tableaux de fleurs [1], et plus tard, elle prendra des leçons de physique, de chimie avec Berthollet et Laplace admis jusqu’à sa mort dans son intimité. Mme de Choiseul, qui la reçut en 1779 à Chanteloup, écrit ces lignes qui attestent l’empire qu’elle conservait sur son époux, six ans après le mariage. « Je suis fort contente de mon gros prince ; il est très bonhomme. Je ne le vois que pour faire sa partie de trictrac ou le voir jouer au biribi, tandis que je joue au pharaon : le reste du temps, il chasse ou se promène. Il paraît content de tout ce qu’il voit et de tout ce qu’il fait. Il a le mérite de laisser l’âme en paix. Sa chaste et modeste épouse est douce, polie, réservée jusqu’à la contrainte. Elle remplit son cœur et il remplit sa tête ; cela leur suffit à l’un et à l’autre, et à moi aussi [2]. »

C’est par son talent de comédienne qu’elle commença à enguirlander le prince, et ce même talent contribua peut-être à assurer la durée de son règne. Ses contemporains vantent la grâce et la finesse de son jeu, Collé le trouve plein d’art et la compare à

  1. Elle composa un conte allégorique, Rosamonde, poème en cinq chants, précédé d’une dédicace au duc d’Orléans, où elle va jusqu’aux dernières limites de l’hyperbole : « O vous, mortel auguste et surtout adoré, qui m’avez inspiré ces vers, je n’ai pas besoin de vous nommer ; non-seulement le siècle présent, mais encore la postérité la plus reculée, conservant le souvenir de vos vertus, ne peuvent manquer de vous y reconnaître ! Puisse ce faible hommage du plus sensible cœur éterniser de même sa vénération pour vous, sa tendresse, sa reconnaissance, et, s’il se peut, justifier au moins par tous ces sentimens le suprême bonheur dont vous le faites jouir ! .. » Dans l’intimité, on se dédommageait en l’appelant parfois : Gros père ! — Le prince, en effet, était très corpulent. Un jour il racontait qu’il avait failli rouler dans un fossé en tombant de voiture. « Monseigneur, repartit quelqu’un, il en eût été comblé. »
  2. Pendant l’hiver si rigoureux de 1788-1789, elle fit enlever les arbres de son orangerie, les fleurs de ses serres et transforma ces bâti mens en salles de travail ouvertes aux pauvres, ils y trouvaient la nourriture et des secours. Elle avait connu Mme de Beauharnais, qui, devenue la femme de Bonaparte, s’adressa à elle pour reconstituer une France élégante et policée ; à son retour d’Egypte, le général, parcourant les papiers de Joséphine, y remarqua plusieurs lettres de Mme de Montesson et, dans l’une d’elles, cette phrase : « Vous ne devez jamais oublier que vous êtes la femme d’un grand homme. » Dès lors ses bonnes grâces lui furent acquises : il fit payer son douaire et combla ses protégés de faveurs. Elle conserva jusqu’au bout son cercle distingué d’amis et mourut à Paris en 1806, montrant par son exemple combien d’écueils peut éviter la science de la vie, combien de satisfactions elle ménage aux initiés.