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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/331

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de se réjouir à leurs dépens surgit dans la tête de Collé, et nos bons drilles l’exécutent sans désemparer. Tous deux, en véritables disciples de la gaie science, tenaient à la main un bouquet de roses ; le premier attache le sien au bout de sa canne, le second plonge la sienne dans certaine substance qu’ils rencontrent à point nommé. Leur plan bien tiré, les voilà qui commencent à marcher à reculons, bien doucement, tenant à deux mains leurs cannes qu’ils portent le plus près possible du nez des deux aveugles. — « Voilà une bien mauvaise odeur, remarque aussitôt un aveugle. — Comment ! s’étonne l’autre, c’est l’odeur de la rose. — Eh ! mais, quoi donc ? Effectivement, je commence à m’apercevoir que cela pue beaucoup. » Les deux mystificateurs avaient changé de canne, et les deux mystifiés de sensation. « Tu as raison, opinait le premier, je crois qu’il y a aussi de la rose. — Non, plus à présent, reprenait l’autre. » Nouveau changement de cannes, nouvelles exclamations, et les possesseurs de ces odorats désorientés auraient fini par se prendre aux cheveux si les deux amis n’avaient laissé ces pauvres gens tranquilles eu leur octroyant une large aumône.

Collé avait, avec Piron, Monticourt, Crébillon fils et Gallet, fondé le premier dîner du Caveau [1]. Un de leurs statuts ordonnait que chaque convive fut tour à tour l’objet d’une épigramme ; la jugeait-on bonne, le patient buvait un verre d’eau à la santé de son censeur ; si mauvaise, l’auteur lui-même devait l’avaler. Sentence pénible assurément pour des gaillards accoutumés à mépriser le vin des grenouilles et à humer la purée septembrale ; il fallait entendre Panard, le père du vaudeville moral, se lamenter plus tard qu’on eût enterré Gallet, son inséparable, au Temple, sous une gouttière, lui qui depuis l’âge de raison n’avait pas bu un verre d’eau. Un soir donc qu’ils avaient copieusement fêté Bacchus, Collé et Gallet offrirent à Piron de le ramener à son logis : il refuse, ils insistent, lui représentent que les rues ne sont pas sûres, que son bel habit de velours pourrait tenter les voleurs. « Ah ! s’écrie Piron, c’était

  1. Une épigramme de Crébillon fils contribua à dissoudre cette société. Duclos ayant demandé à Crébillon père quel était le meilleur de ses ouvrages : La question est embarrassante, répondit-il, mais (montrant son fils) voici le plus mauvais. — Pas tant d’orgueil, s’il vous plaît, monsieur, riposte celui-ci, attendez qu’il soit prouvé que tous ces ouvrages soient de vous. » (La calomnie les attribuait à un chartreux.) La compagnie ordonna le verre d’eau pour tous les deux ; Crébillon fils but le sien, mais Bon père, outré de l’allusion, sortit et ne revint plus. Parmi les autres sociétés joyeuses qui, au XVIIIe siècle, propagèrent la chanson, il faut mentionner encore les dîners du fermier général Pelletier, le second dîner du Caveau, les Dîners du chirurgien Louis, les Mercredis ou gobe-mouches et les Dîners du Vaudeville.