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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/327

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faveur du libre arbitre et de l’utilité de la création : tant de malheurs immérités déposent, hélas ! contre cette croyance ou cette fiction si nécessaire, tant d’incertitudes semblent nous réduire au rôle d’humbles marionnettes conduites par une aveugle fatalité ! Mais voici un homme heureux, et qui, tout compte fait, mérite son bonheur : bienveillant, doux et timide, incapable de faire du mal à une mouche et de goûter la volupté de l’ingratitude, d’une gaîté saine et robuste qui sait résister à la visite passagère de l’adversité, fidèle à ses patrons, complaisant de caractère et de principes, au point qu’il mit cette qualité en axiomes : un vrai trésor pour la société, à la fois auteur, acteur et chanteur, toujours prêt à improviser n’importe quelle bluette en n’importe quel délai, car sa verve, très naturelle et parfois gracieuse, ne s’élève guère au-dessus de la bagatelle, et, de toute son œuvre on relit encore sans ennui sa Poétique de la chanson [1], deux petites comédies, le Couvent, l’Amoureux de quinze ans, quelques jolies chansons : Ah ! monseigneur, n’ayez pas peur ! le Mot et la Chose. Aussi bien, quand on écrit pour le monde, on passe avec les applaudissemens du monde auquel on s’adresse. Je dirais volontiers que Laujon a le génie du médiocre amusant. Lui-même nous avertit qu’il a abordé tous les genres ; rien par excès, de tout un peu, et il prend soin de définir sa manière. Les occasions les plus fréquentes des fêtes de société, grandes ou petites, sont en général des objets d’éloges présentés avec gaîté : s’assurer avant tout du ton qui convient le mieux à ses auditeurs, s’informer de leur caractère, de leurs talens et surtout de leurs prétentions, tâcher de saisir quelques nuances, quelques traits oubliés, éviter les redites et particulariser la louange, voilà sa devise, son procédé. Ne lui objectez pas que le temps ne fait rien à l’affaire : c’est son excuse familière, celle qui lui a le plus souvent réussi. Point de complimens parasites : a-t-il affaire à un général heureux, un favori du dieu Mars, comme on disait

  1. Voici, par exemple, la définition qu’il donne de la Chanson, de l’Amphigouri et du Pot-pourri : « La chanson est un petit poème, composé d’une suite de couplets, dont le premier annonce le sujet et le rythme qui doit servir de modèle aux couplets suivans. Chacun de ces couplets doit avoir son exposition, son nœud et son dé nouaient, de manière que le dernier soit toujours le plus saillant et que la réunion de tous gradue l’intérêt jusqu’au moment qui complète le sujet indiqué par le titre de la chanson. — L’amphigouri est une parodie composée d’un mélange bizarre et burlesque de mots qui ne présentent que des idées sans ordre et qui, n’ayant aucun sens suivi ni déterminé, ne sont remarquables que par l’extrême régularité des rimes, par l’observation la plus fidèle de la prosodie musicale, de ses césures, et des repos et suspensions auxquels l’air asservit le parodiste. — Les chansonniers entendent par le pot-pourri un mélange, plutôt parodie que chanson, composé de plusieurs airs de différentes mesures et réunis pour compléter le sujet qu’ils traitent, genre qui prête au comique plus qu’au sérieux.