Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/322

Cette page n’a pas encore été corrigée


à la déroute de Crefeld [1] ; bien avant, le découragement rapide, l’amour-propre blessé, parce que, pour le siège de Berg-op-Zoom, alors réputé imprenable, on lui préfère Lowendal, un vrai capitaine celui-là, que la chanson, écho de l’opinion publique, célébrait plaisamment :

Cti là qui pincit Berg-op-Zoom
Est un vrai moule à Te Deum.

Donc boudant l’ombre de la gloire, Clermont se retire sous la tente en 1747 et s’enterre à Berny, maison de campagne de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, où, narguant la règle de saint Benoît, il va, pendant dix ans, mener la vie la plus joyeuse et la moins édifiante ; Mlle Leduc (l’Altesse) y passe les trois quarts de l’année, l’ait les honneurs de la table, tient une petite cour. Musique, comédie, figurent au premier rang des plaisirs de Berny ; un orchestre organisé de la même façon que celui de la chambre du roi ; des artistes attitrés, sous la direction de Michel Blavet, flûtiste célèbre et compositeur ; une troupe formée par Duchemin, Rosely et Gaussin, que Collé, dans une note écrite pour lui seul, déclare supérieure à celle de la comédie italienne. Les chefs-d’œuvre du répertoire alternent avec les pochades de Dancourt, les parades de Laujon et Collé. On y joua aussi une comédie de Marivaux, la Femme fidèle, demeurée inédite, dont M. Jules Cousin a retrouvé quelques fragmens dans un manuscrit de l’Arsenal. Un marquis, prisonnier des Maures, s’échappe fort à propos et rentre au logis, où, après l’avoir pleuré pendant dix ans, convaincue de sa mort et pressée par sa mère, la marquise va épouser Dorante. Présenté sous un déguisement, tremblant de retrouver un cœur oublieux et conquis par un autre, il se fait enfin reconnaître dans une scène où ses sentimens et ceux de sa femme, leurs appréhensions et leurs regrets se déroulent avec délicatesse pour se fondre dans un bonheur sans mélange.

  1. « Ce n’était pas la peine à M. de Belle-Isle de m’envoyer un tuteur ; j’en aurais bien fait autant tout seul, » disait-il après la défaite. — En prenant le commandement de l’armée, il écrivit à Louis XV : « J’ai trouvé l’armée de Votre Majesté divisée en trois corps très différens. Le premier est sur la terre ; il est composé de voleurs, de maraudeur ? , tous gens déguenillés depuis les pieds jusqu’à la tête ; le second est sous la terre, et le troisième dans les hôpitaux. » — En conséquence, il demandait des instructions pour savoir s’il devait ramener le premier corps ou s’il devait attendre qu’il fût allé rejoindre les deux autres. — C’est le cas de répondre : trop d’esprit, c’est-à-dire pas assez : cette frivolité, cette insouciance, ce perpétuel besoin de tourner en plaisanterie les choses les plus graves, portent bien l’empreinte du XVIIIe siècle, j’entends de cette partie de la société qui avait perdu son assiette morale.