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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/297

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retraite en soignant et nourrissant les trois chevaux de mon frère Adolphe, et il n’en voulut pas vendre un seul, malgré les offres les plus séduisantes. Ce brave garçon vint me joindre après cinq mois de fatigues et de misères, rapportant tous les effets de mon frère, mais en me les montrant, il me dit, les larmes aux yeux, qu’ayant usé sa chaussure et se voyant réduit à marcher pieds nus sur la glace, il s’était permis de prendre une paire de bottes de son maître ! Je gardai auprès de moi cet homme estimable, qui me fut d’une bien grande utilité, lorsque quelque temps après je fus blessé derechef au milieu des plus terribles jours de la grande retraite.

Mais revenons au passage de la Bérésina. Non-seulement tous nos chevaux traversèrent cette rivière facilement, mais nos cantiniers la franchirent avec leurs charrettes, ce qui nous fit penser qu’il serait possible, après avoir dételé plusieurs des nombreux chariots qui suivaient l’armée, de les fixer dans la rivière à la suite les uns des autres, afin de former divers passages pour les fantassins, ce qui faciliterait infiniment l’écoulement des masses d’hommes isolés, qui le lendemain se presseraient à l’entrée des ponts.

Cette idée me parut si heureuse que, bien que mouillé jusqu’à la ceinture, je repassai le gué pour la communiquer aux généraux de l’état-major impérial. Mon projet fut trouvé bon, mais personne ne bougea pour aller en parler à l’empereur. Enfin, le général Lauriston, l’un de ses aides-de-camp, me dit : « Je vous charge de faire exécuter cette passerelle dont vous venez de si bien expliquer l’utilité. » Je répondis à cette proposition vraiment inacceptable que, n’ayant à ma disposition ni sapeurs, ni fantassins, ni outils, ni pieux, ni cordages, et ne devant pas d’ailleurs abandonner mon régiment qui, placé sur la rive droite, pouvait être attaqué d’un moment à l’autre, je me bornais à lui donner un avis que je croyais bon et retournais à mon poste ! .. Cela dit, je me remis à l’eau et rejoignis le 23e.

Cependant, les sapeurs du génie et les artilleurs, ayant enfin terminé les deux ponts de chevalets, on fit passer l’infanterie et l’artillerie du corps d’Oudinot, qui, dès leur arrivée sur la rive droite, allèrent placer leurs bivouacs dans un grand bois situé aune demi-lieue, au-delà du hameau de Zawniski, où la cavalerie reçut ordre d’aller les joindre. Nous observions ainsi Stakowo [1] et Dominki, où aboutit la grande route de Minsk, par laquelle le général Tchitchakof avait emmené toutes ses troupes vers la basse Bérésina, et qu’il devait reprendre nécessairement pour se reporter sur

  1. Ou Stakof.