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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/241

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il n’a pas dit un mot qu’il ne pût, qu’il ne dût dire. Il a porté avec modestie pour lui-même, avec fierté pour son pays, sans jactance, sans embarras, le poids du succès. Avait-il quelque mission diplomatique ? Ceux qui se croient obligés de tout savoir n’ont pas manqué de le dire : ils n’en savent pas le premier mot ! La meilleure diplomatie pour M. l’amiral Gervais a été de se montrer avec ses officiers et ses soldats toujours dignes de la France, de paraître au moment voulu. Il s’est trouvé représenter sans le savoir, sans en être embarrassé, une des phases les plus singulières, les plus sérieuses peut-être de la politique de l’Europe.

Et maintenant que restera-t-il de cette mission retentissante, conduite avec autant d’art que de mesure ? Que sortira-t-il de ce tourbillon d’incidens ? Il y a deux faits également visibles. Il n’est point douteux que cette récente et éclatante révélation du rapprochement franco-russe a pu être un réveil un peu cuisant pour la triple alliance, qui s’était endormie il y a quelques mois au milieu de ses fanfares et de ses infatuations. Il est avéré que cette sorte de prépotence que s’attribuait l’alliance de l’Europe centrale reste désormais neutralisée par une alliance au moins aussi puissante, que le continent entre dans un ordre nouveau où la paix et l’équilibre public sont sous la garantie de puissances en état de se faire respecter. Il y a un autre fait qui n’est pas moins évident, c’est que la France, dans ces combinaisons nouvelles, a repris une position qu’elle n’avait plus depuis longtemps, qu’elle a reconquise par sa patience, par ses sacrifices pour reconstituer ses forces. Elle est revenue au point où l’on compte sur elle et avec elle. Qu’on ait ressenti en France avec un peu d’orgueil et même avec une certaine exubérance de la première heure, l’importance de ces événemens, on ne peut trop s’en étonner. Après cela les puérilités de l’amour-propre national surexcité n’ont qu’un temps. Si on ne veut pas perdre le fruit de longs efforts et de circonstances heureuses, il faudrait se souvenir que la politique est toujours la politique, qu’elle reste surtout l’œuvre des gouvernemens qui la préparent et la dirigent, qu’elle ne se fait pas avec des manifestations, des illusions et des acclamations à tout propos sur le passage des princes. Il faudrait avoir cette idée toujours présente, qu’on ne conserve que par la modération et la prévoyance ce qu’on a reconquis par un persévérant travail, par les courageux sacrifices, par la subordination des intérêts vulgaires, des passions de parti à la patrie dont l’image souveraine domine tout !

CH. DE MAZADE.