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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/221

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laissé fort indifférent ; mais il se sentait attiré « par quelque chose qu’il ne pouvait trouver ni dans sa famille ni au gymnase. » Il lisait assidûment la Bible ; il voulut la lire en hébreu, et il prit des leçons d’un rabbin. « Ce que je devais être un jour, je voulus l’être tout de suite. » Un de ses plus illustres contemporains, David Strauss, s’était fait la même illusion ; il s’était persuadé, lui aussi, qu’il avait une irrésistible vocation pour la théologie. Il ne tarda pas à se brouiller avec elle, mais il se souvint toujours qu’il l’avait beaucoup aimée ; quand j’eus l’honneur de le voir, je crus me trouver en présence d’un ecclésiastique protestant. Feuerbach, nous dit M. Bolin, avait un tout autre air ; sa figure aux traits énergiques, fortement accentués, sa moustache, sa tournure, ses manières n’avaient rien de pastoral ; on l’eût pris plutôt pour un forestier. Je doute qu’il eût été capable de diriger une coupe ; mais il aima toujours les arbres, et toute sa vie il y eut en lui comme une sauvagerie d’homme des bois.

Il étudia la théologie à Heidelberg d’abord, puis à Berlin, et au bout de deux ans il s’en dégoûta. Le 3 avril 1825, il écrivait à un ami de sa famille, le conseiller Hitzig : « La théologie dévore la moelle d’un homme, quand il s’avise de la prendre au sérieux. Le goût qu’elle m’inspirait est tout à fait passé, et ce n’est pas un phénix qui puisse renaître de ses cendres. Qu’on change mon tour d’esprit, mon caractère, ma nature, qu’on efface deux années de l’histoire de ma vie, et je serai théologien. » Désormais c’était à la philosophie qu’il voulait se donner, corps et âme. Quand il communiqua son nouveau projet à son père, cet éminent et célèbre jurisconsulte haussa les épaules. « Il n’y a point de philosophie, lui répondit-il, il n’y a que des philosophies, et il y en a autant que de têtes pensantes. Quiconque prétend donner le système de ses opinions pour la science des sciences est un sophiste ou une dupe. Mais si je te disais cela, tu prendrais en pitié mon esprit borné, impuissant à s’élever jusqu’aux hardis sommets d’où tu contemples ton Canaan. Fermement convaincu qu’il n’y a rien à gagner sur toi, que la perspective même d’une existence pleine de soucis, sans gloire et sans pain, ohne Brot und Ehre, ne saurait ébranler ta résolution, je t’abandonne à ta propre volonté, à ta destinée et, tu peux en croire ma prophétie, à tes repentirs. »

La prédiction paternelle ne se réalisa pas tout de suite. La philosophie d’alors, c’était Hegel. Feuerbach subit l’empire de ce grand esprit ; il se laissa prendre, il fut conquis ; ce fut un charme, une lune de miel. Il apprit du nouvel Aristote cette dialectique qu’il maniera toute sa vie en virtuose accompli ; il s’appropria aussi son panthéisme, dont un jour il reviendra. Mais dès ce temps, les méthodes sévères, les subtilités d’école le rebutent ; les formules lui déplaisent ; il les simplifie, il les transforme, il les traduit à sa façon. Dès ce temps, la métaphysique ne l’intéresse que par les applications qu’on en peut faire,