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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/958

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résolution rentrait dans la politique de prudence diplomatique, de raison et de paix qu’il a inaugurée, — lorsque tout d’un coup, d’un autre côté, lui est survenu à travers les mers ce bizarre et malheureux incident qui a mis à l’improviste l’Italie en conflit avec les États-Unis d’Amérique.

Rien, assurément, de plus étrange que cette aventure qui, en apparence, a un caractère tout accidentel, tout local, et qui, à dire vrai, intéresse tous les pays dans leurs relations avec les États-Unis. Qu’est-ce donc que cet incident de la Nouvelle-Orléans qui divise Rome et Washington ? L’Italie, on le sait, a de nombreux émigrans aux États-Unis, surtout dans la Louisiane. Elle n’envoie pas toujours, c’est facile à croire, la fleur de sa population. Parmi ces émigrans italiens, il en est qui formeraient, dit-on, des sociétés secrètes imitées de la société napolitaine, de meurtrière mémoire, « la Maffia, » et dont les affiliés sont prêts à tous les crimes sur un ordre de leurs chefs. Il y a quelque temps de cela, le chef de la police de la Nouvelle-Orléans, M. Hennesy, a été assassiné. Des Italiens ont été accusés du meurtre ; ils ont été emprisonnés, jugés, — et absous par un jury ! Aussitôt, dans la population de la ville, il n’y a eu qu’un cri contre ce jury prévaricateur, qu’on a accusé d’avoir été gagné, corrompu et acheté par « la Maffia. » Malheureusement, les Américains ont gardé dans leurs mœurs une certaine violence, une brutalité expéditive. Ils admettent sans peine l’idée de se faire justice à eux-mêmes quand un jury la leur refuse, d’exécuter sommairement un criminel en lui appliquant ce qu’ils appellent la « loi de Lynch. » Les habitans de la Nouvelle-Orléans, réunis en assez grand nombre, se sont donc portés sur la prison où les Italiens étaient encore retenus, et, sans plus de façon, ils ont exécuté ceux qu’ils croyaient coupables. Notez que tout cela s’est fait avec une apparence d’ordre, que, dans cette multitude armée pour faire justice, il y avait quelques-uns des hommes les plus marquans de la ville. Ils croyaient manifestement accomplir un acte méritoire ! Ceux qui ont été victimes de cette exécution sommaire étaient-ils naturalisés Américains ? Avaient-ils gardé la nationalité italienne ? Ce n’est pas encore bien éclairci. Toujours est-il que le gouvernement de Rome ne pouvait guère rester indifférent. Il s’est ému pour ses nationaux et il a chargé son ministre à Washington, le baron Fava, d’adresser des représentations au cabinet du président Harrison, de demander au secrétaire d’état, M. Blaine, le châtiment des exécuteurs de la Nouvelle-Orléans et une indemnité pour les victimes. C’est ici que l’affaire se complique.

On ne peut certainement douter que le président de la république américaine et son secrétaire d’état n’aient été les premiers à déplorer l’acte de justice expéditive accompli à la Nouvelle-Orléans. M. Blaine a paru cependant quelque peu embarrassé. Il s’est montré prêt à