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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/956

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sans calculer leurs forces, dans un pays en insurrection. Pour tout dire, c’est un désastre, tout au moins un de ces accidens douloureux qui ne sont pas rares dans l’histoire déjà séculaire de la domination anglaise aux Indes. Que fera-t-on maintenant ? Les Anglais, il faut l’avouer, n’ont pas perdu leur temps à récriminer ; ils n’ont songé d’abord qu’à réparer le désastre.

S’il ne s’agissait que de réprimer la révolte des tribus rebelles du Manipour, de rétablir sur son trône un obscur rajah, de tirer en même temps vengeance de la mort de quelques serviteurs de l’Angleterre, ce ne serait pas, évidemment, une difficulté. Le vice-roi des Indes, lord Lansdowne, a tous les moyens nécessaires pour faire sentir le poids de la puissance britannique. Le commandant de l’armée, sir Frédéric Roberts, a déjà mis des forces en mouvement. De toutes parts, du Bengale, d’Assam, de la Birmanie, des chemins conduisent facilement à Manipour. L’issue de l’expédition qui se prépare n’est pas douteuse. On ne peut pas rester sous le coup d’un échec, laisser impunie l’atteinte portée au prestige britannique. Le résultat pourrait être la disparition de l’ombre d’indépendance laissée au Manipour, l’annexion pure et simple d’un nouveau territoire. Malheureusement, ce n’est pas encore tout : il resterait à savoir si cette insurrection des Manipouris, dont on aura raison dès qu’on pourra la saisir, est un accident isolé, si elle ne se relie pas à des mouvemens dans des états voisins ou même plus lointains, si elle n’est pas le signe d’une recrudescence d’agitation qui tendrait à se propager. Autant qu’on en puisse juger, il semblerait que la Birmanie, récemment annexée, est loin d’être pacifiée. Sur d’autres points, des révoltes éclatent à tout instant, et, chose plus singulière, plus grave aussi peut-être, dans la vallée même de l’Indus, aux frontières de l’Afghanistan, des tribus guerrières viennent de se soulever contre les Anglais. En un mot, il y a des symptômes dont on se préoccupe à Londres comme à Calcutta. Ce n’est point à dire, assurément, que l’Angleterre soit menacée d’ici à peu d’une de ces commotions comme celle qui, il y a un peu plus de trente ans, mit un moment en péril la domination britannique ; mais il y a toujours ce fait prodigieux, redoutable. L’Angleterre règne dans un empire de 200 millions d’hommes, de toute race, de toute religion, avec une poignée d’Européens. Elle s’étudie, et c’est son honneur, à répandre les bienfaits de la civilisation dans ces immenses et populeuses contrées. Elle donne le bien-être, des garanties locales, même l’instruction aux Indiens ; elle ne réussit pas à les atteindre dans leur esprit, dans leurs mœurs, dans leurs traditions. Tout ce qu’elle fait, au contraire, peut, un jour ou l’autre, devenir une arme contre sa domination, et c’est toujours la même question qui s’élève pour elle, dans l’Inde comme dans ses autres colonies. Le moment ne viendra-t-il pas où l’Angleterre, victime d’une extension démesurée, ne pourra plus contenir tous ces