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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/950

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n’interrompt. C’est le fait permanent, redoutable, qui récemment encore, pendant le repos que se donnent les pouvoirs publics, se condensait, pour ainsi dire, dans ce congrès international des mineurs réuni à Paris pour délibérer sur ce qu’on fera le 1er mai, sur le programme d’une grève générale destinée à faire la loi aux gouvernemens, au capital, à suspendre la vie de l’industrie universelle.

A dire vrai, tout est extraordinaire dans ce congrès tenu récemment à Paris, où se sont rencontrés, pour la première fois peut-être, des délégués de plus d’un million d’ouvriers répandus à la surface de l’Europe, Français, Allemands, Anglais, Belges ou Italiens. Que les ouvriers, particulièrement les ouvriers des mines, qui sont soumis aux plus durs labeurs, se réunissent pour discuter leurs intérêts et défendre leurs droits, pour signaler des misères trop réelles ou les vices de l’organisation industrielle, pour conquérir des conditions meilleures, des garanties plus sérieuses, rien, sans doute, de plus simple, de plus légitime. Ce sont là des questions qui n’échappent plus désormais aux gouvernemens, qui occupent tous les parlemens. On a même imaginé une politique nouvelle, qui a pris le nom de socialisme d’État et qui, en croyant trouver un remède, ne fait peut-être qu’aggraver le mal. Ce qu’il y a de redoutable dans ce dernier congrès de Paris, ce qui en fait une nouveauté singulière, c’est cette réunion d’hommes mettant en commun leurs griefs et leurs chimères, bien moins occupés de défendre leurs intérêts pratiques que de préparer une révolution, prétendant imposer aux pouvoirs de tous les pays une réglementation uniforme des salaires, des heures et des conditions du travail, de la production tout entière. Qu’en est-il résulté ? La pensée intime, l’idée de la solidarité dans les revendications ouvrières était la même chez tous les mineurs, français ou allemands, anglais ou belges. Les dissentimens ne pouvaient tarder à éclater dès qu’on en viendrait aux faits, à la réalité des choses, parce qu’il est bien clair que les conditions du travail ne peuvent être les mêmes dans des pays si différens de caractère, de traditions, d’état social. Les Anglais, en gens pratiques, ont opposé une certaine résistance ; les Allemands ont hésité ; il y a eu même des Français qui ont eu plus de bon sens qu’on ne s’y attendait. On ne s’est pas entendu sur l’opportunité immédiate d’une grève générale, qui a été au moins ajournée, et tout a fini par la création d’un comité chargé de morigéner les gouvernemens ou de fixer l’heure de la grève universelle. Bref, le résultat pratique ne paraît pas proportionné aux ambitions d’une assemblée réunie pour dicter des lois au nom du monde du travail. Cette manifestation ne reste pas moins le symptôme d’un mouvement singulièrement grave, et par les forces qu’il déchaîne et par les idées dont il est l’expression. Il y a surtout, dans ce dernier congrès de Paris, deux faits caractéristiques.

Jusqu’ici les chefs des mouvemens ouvriers ou socialistes affectaient