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la célébrité même qu’il y avait conquise et ce qu’il appelait « une dette d’honneur et de reconnaissance. » Et, cependant, son grand âge, le soin de sa santé aussi profondément que subitement atteinte, le chômage du Conservatoire de musique, dont il n’était plus guère par la force des choses que le directeur nominal, tout lui permettait, lui commandait presque d’aller, avant l’investissement de Paris, chercher ailleurs, à défaut du repos de l’esprit, la sécurité matérielle. Auber resta donc là où il avait pendant tant d’années travaillé et reçu la récompense de son travail, là où les souvenirs des temps heureux l’obligeaient à ses propres yeux autant que les adversités présentes et où, disait-il noblement, il ne « reconnaissait qu’à la mort le droit de faire sa place vide. » Il y resta avec un courage sans faste, avec une tristesse sans murmure, retrouvant même parfois, quand il venait à l’Académie rejoindre ses confrères, quelque chose de son amabilité ordinaire et des grâces de son étincelant esprit. Mais quand aux jours du siège, et à des souffrances que rendait du moins supportables le sentiment d’un devoir patriotique à remplir, succédèrent les souffrances sans compensation et les jours désespérans de la Commune, la patience chez Auber fit place à un invincible dégoût. Lui qui avait tant aimé la vie, lui qui, quelques années auparavant, répondait à un ami se plaignant et le plaignant lui-même de vieillir : — « Que voulez-vous ? Je m’accommode, quant à moi, de la vieillesse, parce que c’est jusqu’à présent le seul moyen que j’aie trouvé pour vivre longtemps, » — il en était venu maintenant à maudire cette longévité qu’il avait souhaitée, et, se reprochant comme une faute ses quatre-vingt-neuf ans, il laissait tomber ces paroles découragées : « Il ne faut d’exagération en rien ; j’ai trop vécu ! »

Auber était mort le 12 mai 1871, par conséquent à une époque où l’aventure démagogique commencée au 18 mars n’avait pas encore pris fin. Peu s’en fallut que ceux dont elle avait fait les maîtres de la ville n’usassent de leurs derniers jours de pouvoir pour associer à leur sinistre triomphe la mémoire de l’illustre artiste, et pour la profaner par leurs hommages. Se souvenant ou ayant appris qu’Auber, dans un de ses ouvrages, avait autrefois célébré Masaniello, ils prétendaient s’emparer de son cercueil et le promener comme un trophée par les rues, à l’ombre du drapeau rouge. Grâce au pieux dévoûment d’un ami, d’un membre de l’Académie des Beaux-Arts, M. Ambroise Thomas, la dépouille mortelle d’Auber put être soustraite à ces injurieux honneurs. Secrètement déposée dans un caveau de l’église de la Madeleine, elle y resta cachée jusqu’au jour où il fut devenu possible de l’entourer des prières chrétiennes et de la conduire au lieu de sa sépulture avec le