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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/719

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intéressent la politique de la Grande-Bretagne, ses ambitions, sa puissance, ses relations dans le monde. Petites ou grandes, ces questions sont partout, sur tous les rivages, et de tous les instans. Souvent aussi elles ne laissent pas d’être compliquées sous l’apparence d’une affaire modeste et spéciale. Par lui-même, ce différend qui traînait depuis longtemps entre l’Angleterre et la France au sujet des pêcheries de Terre-Neuve, que le foreign office vient de régler avec notre chancellerie, ce différend n’est rien, assurément, dans les relations de deux grands pays. Les faits sont des plus simples. Depuis près de deux siècles, depuis la paix d’Utrecht, la France a des droits de pêche sur la côte de Terre-Neuve, colonie anglaise. Ces droits n’ont pas cessé d’être exercés par nos pêcheurs sous la protection des croisières françaises, et, s’ils ont suscité des incidens, des malentendus, des conflits d’interprétation, ils n’ont jamais été sérieusement contestés. Ils n’étaient pas méconnus lorsque, dans ces dernières années, s’est élevée une question nouvelle : les droits fixés par les traités s’étendaient-ils à la pêche du homard ? Ce n’eût pas été, vraisemblablement encore, une bien grave difficulté entre les cabinets, si les colons de Terre-Neuve ne s’étaient jetés furieusement dans la mêlée, créant une situation tendue et violente où pouvaient éclater à tout instant des collisions engageant l’honneur des pavillons. Alors la diplomatie s’est remise à l’œuvre. Elle a commencé par adopter provisoirement un modus vivendi sauvegardant tous les droits ; elle a fini par faire appel à un arbitrage. C’est là l’objet d’un arrangement conclu il y a quelques jours à peine, le 11 mars, entre deux gouvernemens sensés, résolus à ne rien grossir, à ne pas mettre leurs relations à la merci de petits incidens de pêcheurs sur une côte lointaine.

Ce ne serait évidemment rien si tout se passait entre les gouvernemens, si ce n’était cette intervention bruyante, agitée, des colons de Terre-Neuve, et si cette intervention elle-même ne procédait de toute une situation singulièrement incohérente et menaçante. Le fait est que, s’il y a des difficultés, elles sont surtout pour l’Angleterre, qui se trouve en présence d’une population à demi émancipée, jalouse jusqu’à l’âpreté de ses droits et de ses intérêts, qui ne s’inquiète pas plus de la suprématie britannique que des traités, de tout ce qui se fait entre Londres et Paris. Ce n’est pas la première fois que les colons de Terres Neuves avec leur législature libre et leurs pouvoirs autonomes, laissent éclater leurs ambitions ou leurs velléités d’indépendance. Ils n’ont pas caché, par instans, qu’ils étaient tout prêts à rompre le dernier lien qui les rattache à la métropole, à se confondre dans la grande république américaine, leur voisine. Si légère qu’elle soit, la suzeraineté européenne leur pèse et les irrite. Cette affaire des pêcheries n’a été pour eux qu’un prétexte de plus, une occasion nouvelle de manifester leurs sentimens et leurs prétentions. Le homard n’est pas ce qui les