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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/699

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scène du second acte même, entre les deux sœurs, ne nous éclaire pas assez sur le sentiment de Marthe pour de Thièvres. Elle indique un certain attrait ; elle devrait nous montrer les profondes racines de la passion dans un cœur d’où rien ne pourra l’arracher. Indécis jusqu’alors, le caractère de Marthe tourne bientôt à l’horreur. Égarée par le dépit, un flot de haine, de rancune honteuse, lui monte aux lèvres ; elle évoque les souvenirs, dénaturés par la jalousie, de son enfance malheureuse, du long internat, presque sans visites ni sorties, et de sa jeunesse robuste asservie à la faiblesse tyrannique d’une éternelle mourante. Elle parle à sa mère de sa sœur en termes révoltans, dont, par égard pour la justice instinctive du public, on a dû adoucir la crudité. « Cette petite, disait-elle, qui n’a pas pour quatre sous de vie… » Le mot était par trop dur, on l’a retiré ; mais le ton général demeure et il indigne. Toujours scabreux entre deux sœurs, un tel combat l’est ici plus que partout ailleurs, parce qu’il est plus qu’ailleurs inégal, parce que la vie y écrase la mort ou l’agonie, parce que la santé, la force, y insultent à la souffrance et à la faiblesse et font aussi lâche que cruelle la belle fille orgueilleuse de son sang vermeil et de ses vingt ans capables et désireux d’amour.

Au troisième acte, le caractère de Marthe passe vraiment les bornes de l’humanité. Intolérable est la scène où par ses reproches, ses insultes, la misérable tue à demi sa sœur, en attendant que tout à l’heure elle l’achève. Pour nous peindre cette espèce de Phèdre, une Phèdre non plus belle-mère, mais belle-sœur, M. Lemaître aurait dû prendre les mêmes précautions que Racine et ne nous montrer Marthe ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente. Il a fait trop grande et trop lourde la part du crime chez ce monstre féminin, qu’il nous est successivement impossible de deviner, de comprendre, de plaindre et même d’excuser.

Si le caractère de Marthe est atroce, celui de Jacques de Thièvres est plus qu’équivoque, tout près de l’invraisemblable et parfois de l’odieux. Mariage blanc, joli titre, discret et pourtant explicite, où se devine on ne sait quelle lacune d’amour, n’était pas le titre primitif de l’œuvre. Celle-ci devait s’appeler un Dilettante ou un Curieux et elle eût été plus exactement désignée ainsi. C’est un curieux, un dilettante que Jacques de Thièvres et voilà pourquoi nous avons tant de peine à le comprendre et à lui pardonner.

A quarante-cinq ans, blasé, dégoûté de la vie et de l’amour, ce viveur, sinon éreinté, du moins très las, et las de lui-même plus que de personne, ce beau gaillard millionnaire qui a dans l’âme peu de vertu et pas de croyance, qui se plaît à la célébration prétentieuse de sa tristesse sans cause et de ses angoisses distinguées, ne trouve rien de mieux pour s’occuper et se distraire que d’épouser une pauvre