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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/670

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Deux Tchérémisses cheminaient le long d’un étroit sentier à travers les taillis fourrés sous les pins élancés de la forêt.

Ils s’arrêtaient de temps en temps, examinant minutieusement les arbres marqués par eux auparavant. Tout était en ordre. Leurs abeilles laborieuses travaillaient à leur satisfaction. Ils poussaient plus avant. Quand ils trouvaient de nouveaux arbres à leur convenance, ils appliquaient aussitôt leur fer chauffé à blanc. Ils reprenaient ensuite le sentier menant à la lisière de la forêt, tout en fumant mélancoliquement leurs courtes pipes. De loin en loin, ils échangeaient quelques brèves paroles sur ce qui frappait leur attention dans cette profonde solitude ; comme, par exemple, un arbre marqué d’un fer qui n’était pas le leur. L’un d’eux jetait une remarque, une question détachée, et continuait à marcher en silence. Son camarade poursuivait son chemin sans mot dire, semblant ne pas l’avoir entendu. Ce n’était qu’au bout de quelques minutes qu’il se décidait enfin à lui répondre.

On ne saurait imaginer rien de plus triste, de plus monotone, que l’entretien de deux Tchérémisses. Pendant le temps qu’ils mettent à proférer un simple oui ou non, un Français trouverait moyen de raconter un voyage autour du monde avec toutes ses péripéties. Telle est la nature paresseuse de cette peuplade.

Nos deux Tchérémisses auraient probablement regagné leur village sans avoir proféré dix paroles, si des signes étranges n’avaient frappé leurs regards. Ils venaient d’enjamber un arbre immense gisant à terre déraciné, lorsque leur œil exercé remarqua les traces non douteuses d’une lutte récente. Le gazon était raviné. Le tapis de pommes de sapin de l’année précédente était fouillé en tout sens. À une branche de sapin était accroché un lambeau de vêtement humain.

Les deux Tchérémisses s’arrêtèrent, échangeant un coup d’œil inquiet, interrogateur.

— Il s’est passé ici quelque chose de mauvais, dit l’un d’eux, qui avança de quelques pas et se heurta à un fusil couché dans l’herbe. La trouvaille fut prise en main, examinée attentivement de tous les côtés. Il se trouva que le fusil n’était même pas déchargé ; la balle était intacte.

Les Tchérémisses se perdaient en conjectures sans arriver à une conclusion positive.

Quittant l’étroit sentier battu, ils s’enfoncèrent plus avant dans la forêt, à la recherche d’autres indices révélateurs. En poussant un grand sapin fraîchement abattu et acculé à un bûcher éteint, ils reculèrent d’épouvante : à travers le branchage, ils avaient aperçu un visage humain horriblement mutilé. Sans nul doute, l’infortuné propriétaire du fusil.