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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/669

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pée comme un coup de foudre… Elle sentit qu’elle aussi devrait maudire l’assassin, elle qui s’accusait elle-même de la mort violente de son père.

Que se passe-t-il donc dans son cœur embrasé d’amour pour Azamat ? Le spectre de son père, qu’elle croit voir entre son fiancé et elle, lui arrache un cri de désespoir, cri inhumain… Éperdue, elle court immédiatement de la tombe dans le bois sacré, vers l’autel mystérieux du terrible Keremeth.

Elle avait tout oublié !.. oublié qu’il lui était défendu par les lois de son culte de franchir le seuil de cette enceinte vouée aux holocaustes sanglans ; elle avait oublié la puissance occulte des esprits infernaux, gardiens invisibles du bois sacré.

La voilà approchant de l’autel. Les arbres gigantesques se dressent tout autour, comme pour le dérober aux regards profanes des simples mortels. Leurs grandioses couronnes de feuillage se tiennent immobiles ; donc l’esprit du bien, le suprême Juma, est en veine de miséricorde. Mais, gare au mortel qui pénètre dans ces lieux aux heures de colère du dieu ! Alors, son courroux éclate en foudre et tonnerre ; les mugissemens de l’orage trahissent la consternation et les sanglots des divinités inférieures.

Anéantie par l’effroi, l’infortunée Karatchaïka tombe à genoux, avant d’avoir atteint l’autel. Ses pleurs, ses gémissemens rompent le silence farouche de ce lieu de mystères.

Son cœur était déchiré par deux passions contradictoires, l’amour pour son fiancé et la haine du meurtrier de son père se livrant un combat acharné dans son âme dont les angoisses s’exhalaient dans des cris insensés. Ces deux images ennemies, du fiancé et de l’assassin, incarnées dans le seul et même Azamat, la rendaient folle. Elle priait en sanglotant, sans pouvoir se rendre compte de ce qu’elle demandait au ciel.

Enfin, une imprécation sinistre échappa à sa douleur : au nom de son fiancé, elle maudit le meurtrier. Le regard fixé sur l’Orient dans une extase forcenée, ses lèvres murmurèrent les paroles terribles qui appelaient tous les maux sur la tête de l’assassin.

Tout à coup, elle quitta son attitude agenouillée et se mit à tournoyer follement autour d’elle-même, en criant avec rage la formule finale : « Méchant Keremeth ! exauce ma prière ; tue l’assassin ! méchant Keremeth ! »


V.

Trois jours étaient déjà écoulés depuis la mort d’Iwak. On ne savait toujours rien d’Azamat.