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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/668

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Il va sans dire que toute cette foule ne s’entretenait que du terrible événement de la nuit précédente. Plus d’un avait déjà été aux renseignemens à Tcharykino. On se racontait qu’Azamat, ayant reconduit son cheval, avait jeté son fusil sur l’épaule et était parti, sans dire à qui que ce fût où il allait, ni pour combien de temps.

On le maudissait à l’unanimité. On invoquait toutes les punitions du ciel sur la tête du meurtrier.

Les femmes chuchotaient entre elles, faisant des allusions assez claires à une fuite concertée entre Azamat et Karatchaïka.

Enfin, l’on vit le cortège funèbre se mettre en marche.

Tous les propos se turent.

Le corps était porté sur une longue plaque d’écorce tendue de feutre ; la tête reposait sur un oreiller, sous un linge blanc. On le déposa sur le traîneau, et toute la procession se dirigea vers le cimetière.

Au milieu des champs de blé, on voit un petit bois, bois sacré pour les Tchérémisses, leur champ de sépulture. Le cortège funéraire s’arrêta devant une fosse fraîchement creusée, entièrement prête, tapissée de quatre planches formant un cercueil souterrain. Là où, d’après la mesure exactement prise, se trouveraient les yeux du mort, on avait pratiqué une assez large ouverture, espèce de fenêtre par laquelle le défunt pourrait toujours voir ce qui se passe sur la terre.

Il fut glissé doucement de dessus la plaque d’écorce dans sa tombe. On mit à côté de lui les objets que nous avons dits et un gros bâton, afin qu’il pût se défendre contre les chiens dans l’autre monde.

On alluma trois cierges dans la fosse, et le kart (sacrificateur) récita les prières funèbres. Tous les assistans répétaient les paroles sacrées que le kart termina par une malédiction effroyable contre l’assassin, invoquant le juge suprême des enfers, Kiumat-Tiura.

Ensuite, on leva le linge recouvrant le visage du défunt, afin de lui donner la possibilité de voir le soleil une dernière fois. Puis, la fosse fut comblée par pelletées de terre.

Au bout d’une heure, toute l’assistance était attablée au festin funéraire. À ces sortes de repas, l’on ne voit pas de larmes, l’on n’entend pas de sanglots. Tout au contraire : non-seulement on boit et l’on mange ; mais on rit, on chante, on danse même. Les musiciens du village s’évertuent de leur mieux. Telle est la coutume du pays…

Mais la Karatchaïka manquait à la table du festin. On ne l’avait plus revue au retour des funérailles.

La malédiction du sacrificateur contre le meurtrier l’avait frap-