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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/666

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propre maison cette fille aussi laborieuse que jolie. Ceux qui ne pouvaient prétendre à un aussi beau mariage pour leurs fils regrettaient leur part du repas de noces, que l’on sert plus largement dans la maison du marié, le régal offert dans la maison de la mariée au bout de quinze jours étant toujours moins copieux.

Les femmes surtout étaient de mauvaise humeur parce que, dans toutes leurs conjectures, justement le nom d’Azamat leur avait échappé. Furieuses, les paysannes de Sarkino déchargeaient leur cœur en invectives contre Iwak, sa femme et les gars du village, qu’elles appelaient « pires que des femmes, » la plus grosse injure que l’on puisse dire à un paysan en Russie. Bref, c’était un mécontentement général. Iwak et sa femme, les jeunes Sarkinois qui avaient laissé échapper la Karatchaïka, les anciens du village dont la négligence ne savait pas sauvegarder la sécurité du pays, les jeunes filles qui se laissaient emmener par le premier venu, personne ne fut épargné ; chacun eut sa part de reproches et de gros mots. L’agitation allait toujours croissant. Il est impossible de dire jusqu’où l’on en serait venu si les aboiemens des chiens, les piétinemens des sabots des chevaux n’eussent annoncé le retour d’Iwak avec les siens. Un silence anxieux se fit dans la foule. Les plus impatiens se portèrent au devant, à la rencontre de ceux qui revenaient. Ce fut une consternation douloureuse quand on vit le pauvre Iwak qui ne pouvait plus se tenir à cheval, qui respirait à grand’peine, le visage inondé du sang jaillissant d’une profonde blessure à la tempe gauche. Était-ce Azamat qui, dans l’emportement de la lutte, n’avait pas mesuré la force de ses coups ? Était-ce la chute du vieux sur une pierre aiguë ? Personne ne le savait. Moins que les autres, Karatchaïka était en état de rien expliquer. Un à un, les voisins désolés se dispersèrent, plaignant Iwak, menaçant Azamat de leur vengeance.

On porta Iwak dans l’izba ; on le déposa sur un banc. Sa femme, tout éplorée, lava le sang de la plaie et fit du feu dans le poêle, tandis que son fils aîné procéda aux cérémonies auxquelles ont recours les Tchérémisses en cas de maladie. Il se plaça devant le poêle, dans lequel il jeta une poignée de sel et de farine, une cuillerée de miel ; puis, il proféra solennellement le vœu d’offrir un holocauste à Keremeth [1]. Ensuite, il mit dans la main du malade quelques pièces de monnaie d’argent et, invoquant toujours le même Keremeth, le dieu de tous les maux, il prononça la formule finale :

  1. Keremeth, le dieu du mal, le créateur de toutes les maladies.