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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/665

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éperdue, ne savait plus auquel des deux, de son père ou de son fiancé, souhaiter la victoire… Tout à coup elle entendit un faible gémissement et reconnut la voix de son père. Elle le vit tomber lourdement par terre. Elle s’arracha de l’étreinte de Milibay et se jeta sur Iwak en poussant un cri d’angoisse. En ce moment ses frères, que Segnul et Erbaldy avaient quelques instans arrêtés, arrivèrent à toute bride, suivis de plusieurs autres Tchérémisses à cheval. Azamat et ses camarades n’eurent plus d’autre parti à prendre que celui de la fuite.

Azamat se sentait anéanti d’effroi à la pensée d’avoir tué le père de sa fiancée. Un instant il eut l’idée de s’emparer de Karatchaïka par la violence pour l’emmener avec lui, fuir avec elle n’importe où, pourvu que ce fût bien loin. Mais la conscience du meurtre d’Iwak l’arrêta.

Et puis, il aurait été trop tard. Il s’élança sur son cheval et disparut tout seul dans la forêt. Son père, ses amis, se dispersèrent, chacun de son côté.

Iwak respirait encore lorsque son fils aîné le souleva avec précaution et le mit sur son cheval qu’il enfourcha aussitôt afin de soutenir le blessé et le ramener à la maison, suivi des autres Tchérémisses, qui avaient placé Karatchaïka sur la selle vide d’Iwak.

L’infortunée était dans une stupeur absolue, ne comprenant rien de tout ce qui venait de se passer autour d’elle. Elle se rappelait seulement d’être tombée du cheval de Milibay… puis les gémissemens de son père… ensuite la disparition d’Azamat… Elle entendait la voix de ses frères… où donc était son père ? qu’était devenu Azamat ?

Le triste cortège se mit en marche vers le village. On vit un des voisins accourir à leur rencontre, faire des questions. Pour toute réponse, on entendit les noms d’Azamat et de Milibay, de Tcharykino.

Et, de nouveau, un silence morne, rompu uniquement par le trot lent, mesuré des chevaux. On voyait déjà luire de faibles lumières aux fenêtres de Sarkino, dont les habitans se tenaient rassemblés autour de l’izba d’Iwak. Aucun d’eux ne voulait rentrer chez lui avant d’avoir appris si Iwak avait réussi à arracher sa fille à son ravisseur. Tout le monde était d’humeur sombre. Les bons Sarkinois se sentaient humiliés d’avoir vu la plus belle fille de leur village enlevée par un étranger.

Les jeunes gars étaient injuriés sans ménagemens par la foule irritée. Les pères de famille avaient de bonnes raisons pour être mécontens ; chacun d’eux aurait été heureux d’obtenir pour sa