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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/664

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un mouvement d’indignation s’éleva contre Iwak, qu’on avait plaint tout d’abord. N’avoir pas su garder notre belle Karatchaïka ! Laisser passer cette perle de fille dans un village étranger ! Comme si chez nous les braves garçons manquaient ! Les Tchérémisses étaient tout en émoi d’avoir perdu leur ouvrière la plus laborieuse, la plus vaillante. Les femmes, surtout, étaient dépitées de n’être pas à même de dire qui avait emporté la plus jolie fille de Sarkino, la plus diligente, la plus assidue au travail. Elles ne savaient même pas sur qui laisser tomber leurs soupçons. Dans tous les autres cas semblables, elles devinaient juste. Elles soulageaient leur cœur gros par toutes sortes de propos injurieux contre Iwak et sa femme, assise sur le remblai de l’izba, l’oreille tendue au moindre bruit, dans l’attente de son mari et de ses fils.

Sur ces entrefaites, un tournoi enragé avait lieu dans la large prairie entourant le village. Au faible clair de lune, on pouvait à peine distinguer deux groupes d’hommes à cheval. En avant galopaient, en désespérés, quatre Tchérémisses, dont le chef tenait une femme en travers de la selle. C’était Azamat emportant Karatchaïka. À une demi-verste les poursuivaient trois autres Tchérémisses, qui ne ménageaient point leur monture. Les fuyards entendaient leurs persécuteurs se rapprocher d’eux rapidement.

L’épouvante avait presque fait perdre connaissance à Karatchaïka ; elle ne pouvait plus se rendre compte de ce qui se passait autour d’elle.

Azamat fouettait l’air de sa cravache avec rage, les yeux plongés dans la nuit sombre.

Karatchaïka avait poussé trop tôt le cri de rigueur. Néanmoins Azamat se taisait et ne faisait sentir sa colère rentrée qu’à son cheval.

Encore un moment, et les deux groupes en viendraient aux prises.

Dans cet instant Azamat, s’approchant d’Erbaldy, lui dit à l’oreille :

— Toi et Segnul, ralentissez.

Son camarade le comprit à demi-mot et répéta le mot d’ordre en chuchotant à Segnul. Cependant, cette ruse ne réussit qu’à moitié. Les deux amis d’Azamat diminuèrent l’allure de leurs chevaux, puis s’arrêtèrent tout à fait, de sorte que la charge furieuse des persécuteurs fut entravée. Mais Iwak passa à côté, poursuivant sans relâche la piste d’Azamat.

Milibay essaya bien de couvrir la fuite de son fils, mais encore sans succès. Leurs montures étaient épuisées ; le cheval d’Azamat s’abattit des quatre jambes. Les ennemis luttaient à pied. Milibay profita de ce moment pour prendre en selle Karatchaïka qui,