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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/661

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— Tu le diras à ton père ? insista encore Azamat.

— Même à mon père !

Ils se mirent ensuite à discuter tous les détails de l’enlèvement fixé pour la nuit suivante.

À la chute du jour, Karatchaïka irait dans le potager où elle trouverait Azamat, tandis que le père de ce dernier et deux de ses amis les attendraient avec des chevaux à la lisière de la forêt.

L’enlèvement ne devait pas être retardé jusqu’à la nuit close quand il serait plus facile de s’évader, parce qu’une heure plus avancée de la nuit ferait supposer une entente secrète de la jeune fille, alors que la coutume du pays exige toutes les apparences d’un rapt forcé, même quand elle est de connivence et qu’elle a décidé elle-même avec son fiancé toutes les particularités de l’enlèvement. Telles sont les notions des convenances chez les Tchérémisses au point que même celle qui a tout arrangé d’avance doit se débattre comme si elle était victime d’une violence. Car si sa complicité venait à être connue, c’en serait fait de sa bonne renommée. Le jeune homme n’ose pas avouer, même à ses plus proches, avoir enlevé sa fiancée de son consentement à elle, à moins de perdre de réputation sa future épouse.

Karatchaïka et Azamat pensèrent à tout, s’entendirent sur les moindres détails de l’enlèvement.

Les chuchotemens sous le buisson cessèrent enfin. L’ombre légère regagna la fenêtre, qui fut refermée aussitôt sans bruit, et la maison d’Iwak semblait dormir d’un sommeil que rien n’avait interrompu.

Azamat était déjà loin, marchant à grands pas à travers champs et prairies pour retourner dans son village.


III.

La journée suivante parut interminable à Karatchaïka. Sa jolie tête était troublée par les pensées les plus contradictoires. Tantôt elle se laissait aller à l’espoir que pour elle tout marcherait ainsi que chez les autres. Tantôt elle était saisie par la crainte que son père ne la ramenât chez lui de vive force. Alors, tout le village apprendrait son entente secrète avec Azamat. On saurait qu’elle avait de son plein gré consenti à se laisser « voler. »

À cette pensée son visage s’empourprait ; ses yeux se remplissaient de larmes. Elle amènerait la honte sur tous les siens : père, mère, frères !… Il lui semblait que son malheur était déjà consommé : sa complicité avec Azamat dévoilée à tout le voisinage ; elle se sentait déjà reniée par tout le monde, elle, la plus choyée, la