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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/658

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J’entendis la jeune fille nous parler et fis arrêter.

— Que veut-elle ? demandai-je au jamchtchik.

— De l’argent, me répondit-il.

Puis il ajouta :

— Une orpheline… qui n’a pas sa raison, la Karatchaïka.

Je pris quelque menue monnaie dans ma bourse et fis signe à l’orpheline. Elle approcha lestement, fixant sur moi un regard méfiant, tout en continuant à nous parler. Je ne pus comprendre que le mot d’Azamat, ayant eu un cocher qui s’appelait de ce nom.

Je lui mis la monnaie dans la main. Toute sa figure s’épanouit d’un rayonnement de joie. De sa main droite, elle passait une à une les petites pièces d’argent dans sa main gauche.

Les chevaux, ne pouvant tenir longtemps en place sur le versant de la colline escarpée, tirèrent subitement en avant. Elle nous courut après, nous criant toujours quelque chose où je crus discerner encore le nom d’Azamat. Mon tarantass traversa avec fracas un pont de poutres presque mobiles. L’escarpement de la colline me déroba un moment la vue de la beauté tchérémisse. En remontant le versant de la rive opposée, j’aperçus de nouveau la jeune fille nous suivant d’un regard rêveur. Dans son costume blanc bariolé de vives couleurs, avec sa couronne de fleurs de camomille, elle faisait un effet vraiment pittoresque sur le fond vert sombre de la prairie.

Ce ne fut pas sans peine que j’obtins de mon jamchtchik, indolent comme tous les Tchérémisses, de m’expliquer ce que disait la Karatchaïka.

— Elle demande si nous n’avons pas vu son Azamat ! me dit-il enfin, appuyant sur ce qu’il appelait sa mendicité.

Il me raconta qu’elle était orpheline, « sans raison, » c’est-à-dire folle, et que voilà plus d’un an qu’en toute saison, hiver et été, elle se tenait à l’entrée du village, demandant à tous les passans s’ils n’avaient pas vu son Azamat ?

Je ne l’ai plus revue, la jolie Karatchaïka ayant disparu ce même été. Une autre fois que je dus m’arrêter pour quelques heures à Sarkino, on me conta la lamentable histoire de cette Ophélie tchérémisse.


II.

Ce n’étaient pas sa grande izba haute et claire et ses granges regorgeant de blé qui faisaient l’orgueil et le bonheur du vieux Iwak. C’était sa fille dont il était fier ! sa belle Karatchaïka, son « trésor, » comme il disait. Elle méritait, en effet, l’affection de son père, les empressemens de tous les jeunes gens du village et