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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/585

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rapport entre la diminution des marchandises en quantité, et leur augmentation en prix, parce que la consommation ne décroît pas du tout d’une manière correspondante à celle de la production. Pour des denrées de première nécessité, pour le blé par exemple, un déficit de 10 pour 100, dans la récolte, provoquait autrefois une hausse de 20 pour 100 peut-être dans les prix ; un déficit de 30 pour 100 amenait une hausse de 100 pour 100, ou davantage, le tout suivant l’abondance plus ou moins grande des stocks antérieurs. En revanche, un déficit de 50 ou 60 pour 100 dans le rendement d’une année n’était pas suivi d’une augmentation proportionnelle de 250 ou 300 pour 100. Parvenu à un certain chiffre, le blé avait beau manquer presque totalement, il ne montait presque plus parce que les acheteurs faisaient défaut. Un déficit minime ou moyen était suivi d’une cherté relativement grande, parce que le besoin étant général et pressant, personne au début ne voulant réduire sa ration, les consommateurs enchérissaient à qui mieux mieux, et allaient jusqu’à la dernière limite de leurs sacrifices. Au-delà de cette limite, la demande diminuait de plus en plus, non que les besoins fussent moins grands, mais on n’avait plus le moyen de les satisfaire ; on mangeait moins, on mangeait autre chose, ou l’on mourait de faim.

Sous l’influence d’une réduction des heures de travail, qui aurait pour conséquence une diminution de production du blé, comme une diminution de production du fer, des tissus, du charbon, du sucre, de tout enfin, les objets que tout le monde consomme et dont personne ne peut se passer augmenteraient prodigieusement ; par suite, la classe moyenne et pauvre, obligée de consacrer le plus clair de ses ressources aux dépenses dont dépend la conservation de son existence, retrancherait de son budget toutes les consommations de demi-luxe qui constituent son bien-être et auxquelles elle a pu prétendre depuis cinquante ans. Elle se logerait plus mal, se vêtirait moins bien, se meublerait plus succinctement, dirait adieu à toute épargne et surtout à ses plaisirs, si modestes puissent-ils être. Elle aurait, il est vrai, la consolation de dormir ou de se promener davantage, puisqu’elle disposerait de seize heures sur vingt-quatre.

Les industries et les commerces de seconde nécessité ou simplement somptuaires, n’ayant plus que la clientèle des riches, bien peu importante en comparaison de la clientèle des pauvres et des aisés, languiraient et dépériraient. Les salaires y diminueraient, puisque, loin d’avoir besoin de bras, ces branches de l’activité nationale en auraient trop. Leurs ouvriers émigreraient vers les champs, et l’agriculture les emploierait à combler le vide que la réduction des heures de labeur aurait causé dans son personnel.