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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/582

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atteint peut-être la moitié du total. Il ne resterait pas 4 millions d’hommes auxquels pût s’appliquer la nouvelle loi. Le projet paraît s’effriter quand on le creuse, se dénuer d’argumens à mesure qu’on le serre de plus près.

C’est aussi le cas des restrictions que l’on voudrait apporter au travail de nuit, regardé par les badauds comme un abus insupportable. Tous les travaux de nuit, actuellement existans, sont nécessaires, utiles, ou tout au moins agréables à la masse de la société, société dont les prolétaires composent plus des quatre cinquièmes. On n’a pas idée, je pense, de supprimer le travail de nuit des chemins de fer, des postes, des gendarmes et agens de police, des soldats en sentinelle, des douaniers, des infirmiers de l’un et l’autre sexe, non plus que le travail de nuit des veilleurs de mines, d’usines ou de grands magasins, des vidangeurs, des boulangers de grande ville, des imprimeurs de journaux. Et puisque les projets de loi définissent la nuit : la durée comprise entre neuf heures du soir et cinq heures du matin, veut-on interdire le travail nocturne des théâtres, restaurans et cabarets, qui se prolonge beaucoup plus tard que neuf heures, ou celui des halles et du balayage qui commence en été beaucoup plus tôt que cinq heures ? Prétendra-t-on mettre obstacle à la besogne de certains ouvriers qui, pour se rattraper d’une période de chômage, ou pour gagner un peu plus que leurs camarades parce qu’ils ont des charges plus lourdes, empiéteront sur le temps légal du repos ? Non, non, répondra-t-on, ce n’est aucun de ceux-là que l’on vise, ce sont les ouvriers d’usines, esclaves de l’avidité inhumaine des patrons.

Mais, parmi les travailleurs de nuit, les travailleurs purement industriels sont une minorité infime. Leur travail est d’ailleurs volontaire, il est mieux rétribué que celui du jour, à telles enseignes qu’il est des industries où la non-admission au travail nocturne sera infligée comme une punition et une sorte d’amende à de mauvais ouvriers. Puis ces travaux de nuit de certaines forges, de certaines raffineries, verreries ou usines à gaz, le législateur les reconnaît si indispensables, si conformes, non-seulement à l’intérêt des établissemens où ils s’exécutent, mais aussi à l’intérêt général des citoyens, — attendu que les obstacles qu’on y apporterait augmenteraient fort les frais de production, et feraient renchérir ainsi, pour tout le monde, des marchandises de première nécessité, — qu’il prévoit d’avance des exceptions en leur faveur. Il arriverait par suite que, si jamais on votait l’interdiction du travail de nuit, cette interdiction s’appliquerait exclusivement aux manufactures où l’on ne travaille que le jour, c’est-à-dire l’immense majorité,