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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/576

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borner à demander une durée uniforme de travail dans le monde entier, — on sait que l’Amérique fait cause commune avec le vieux continent ; — ils auraient dû demander l’égalité du salaire dans tous les pays, avec l’égalité du prix de la vie, bien entendu, pour que la justice fût parfaite.

En effet, la journée uniforme de huit heures, sans l’uniformité du salaire, c’est une affreuse duperie. Loin de contribuer à uniformiser la condition des ouvriers, elle accroîtrait singulièrement les inégalités qui existent entre eux au point de vue pécuniaire. Aujourd’hui, les ouvriers peu payés arrivent à gagner à peu près assez, en travaillant davantage. Le jour où ils ne le pourraient plus, ils devraient se résigner à être encore plus mal nourris, plus mal vêtus, plus mal logés, et la distance augmenterait encore entre eux et leurs camarades des métiers aristocratiques. Combien elle est déjà grande, cette distance ! il y a des pays, je ne dis pas dans le monde, mais simplement en Europe, où l’ouvrier travaille du matin au soir, sans se plaindre, pour gagner ce qu’un de nos ouvriers parisiens dépensera après son dîner au café-concert. Et non-seulement d’un pays à l’autre, mais dans le même pays, dans chaque province de ce pays, que ce soit la France, ou l’Allemagne, ou l’Autriche, dans chaque ville, il y a des variations du simple au triple, au quintuple, au décuple, dans les salaires ; il y a des ouvriers qui gagnent plus en une heure que d’autres en une journée, selon les métiers, selon les sexes ; et dans chaque métier, dans chaque fabrique, dans chaque atelier, il y a une échelle correspondante selon la capacité individuelle et l’emploi spécial de chaque individu. Or, il n’y a dans chaque ville qu’un prix, ou à peu près, pour la farine, la viande et le vin commun, le lait, les œufs, le charbon ; on se serre donc plus ou moins le ventre. Oui, vraiment, il y a une plèbe et une aristocratie ouvrières ! Que ne nous propose-t-on d’abolir tout cela ?

Deux membres du gouvernement ont remarqué que, dans les discussions de ce genre, les partis se jetaient à la tête beaucoup plus d’idées que de faits. Pour éclairer le débat et donner aux argumens une base plus solide, le ministre du commerce a institué la commission du travail, qui a recueilli les témoignages des ouvriers ; le ministre des affaires étrangères a demandé à nos ambassadeurs des rapports sur « les conditions du travail » dans les diverses nations du monde industriel. Ces rapports et ces témoignages sont fort instructifs.

Nous voyons que les salaires des hommes varient de 2 à 8 francs par jour dans le nord de l’Espagne, de 1 fr. 25 à 10 francs en Prusse, de 0 fr. 95 à 12 francs en Autriche. Ces salaires ne se proportionnent pas du tout au prix de la vie. La soi-disant « loi