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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/575

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de la journée de huit heures ne paraissent pas envisager. Appellera-t-on travail toute occupation, tout emploi ; celui d’un garçon de bureau consistant à rester assis dans une antichambre, celui d’un employé fumant sa pipe derrière un guichet où il doit répondre au public. Ne donnera-t-on le nom de travail qu’aux œuvres purement manuelles ? Mais celles-là même comportent des temps d’arrêt qui font partie de la journée totale : les hommes de peine qui chargent des fardeaux ont des intervalles de repos plus ou moins longs, le facteur rural qui marche par tous les temps se réchauffe ou se rafraîchit, selon les saisons, pendant quelque demi-heure par-ci par-là, en buvant le verre qu’on lui offre ; il n’est pas jusqu’au terrassier qui, appuyé sur sa pioche, ne fasse un petit bout de causette avec un camarade. Dans les manufactures où la machine fonctionne sans interruption, le rôle de beaucoup d’ouvriers consiste à la surveiller, immobiles, ou à remuer de loin en loin le bras, les doigts pour lui fournir de l’aliment.

La même besogne peut demander plus ou moins d’efforts : tel mécanicien-monteur vous dira que, selon qu’il travaille à l’heure ou aux pièces, qu’il se contente de « remplir sa journée, » ou qu’il a à cœur d’abattre de l’ouvrage, il manœuvrera sa lime avec une activité bien différente. Ce sera toujours le même homme et la même lime, seulement la somme de fatigue ne sera pas la même dans les deux cas. C’est l’histoire de cet orchestre de théâtre dont le directeur avait réduit les appointemens : les musiciens, en représailles, avaient réduit le son ; ils s’étaient entendus pour « jouer à la muette ; » les cordes murmuraient, les cuivres soupiraient, on ne pouvait pas dire qu’ils ne jouaient pas, mais à une petite distance on n’entendait rien. En présence des degrés infinis dans le déploiement de la force ou de l’adresse physique, dans la contention d’esprit qu’exigent les multiples travaux humains, on conçoit que huit heures soient trop longues ou trop courtes. L’usage, c’est-à-dire la commune volonté, a décidé de tout cela, il assigne à chacun la journée qui convient à ses forces.

Les travaux les plus faciles sont les moins rétribués, parce que beaucoup de gens s’offrent à les faire ; comme ces travaux sont peu rétribués, il faut que ceux qui les font s’y livrent pendant un grand nombre d’heures pour que le total de la journée leur fournisse de quoi vivre ; mais, précisément parce que ces travaux sont faciles, on peut y consacrer beaucoup de temps sans en être autrement exténué. Dans toute l’Europe, les ouvriers qui gagnent le moins à l’heure sont aussi ceux qui travaillent le plus d’heures chaque jour. Les variations de la durée des journées de travail ne sont rien, du reste, auprès des variations du salaire ; et pendant qu’ils y étaient, les inventeurs des a Trois-Huit » ont eu tort de se