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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/568

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Partout les voix isolées des « non-interventionnistes » n’ont été que petites notes discordantes dans la clameur poussée à l’unisson par la masse des congressistes, venus tout exprès pour « améliorer la situation des travailleurs, » et qui ne voulaient pas faire chou blanc. Au congrès des jurisconsultes d’Angers, M. Freppel a prononcé un très sage discours où il a plaisanté, avec tout le respect qui leur est dû, le socialisme chrétien et ses représentans les plus mitrés ; mais, à ce même congrès, M. de Bernaert s’exprimait ainsi au sujet du chômage : « Pour le chômage, il provient le plus souvent de la surproduction, et ce phénomène économique peut lui-même avoir deux causes : l’ignorance de l’état du marché ou l’intention de ruiner les concurrens. Dans le premier cas, que l’État intervienne pour fournir des informations (et comment le pourra-t-il plus que les intéressés eux-mêmes, qui s’y sont trompés ? ). Dans le second, qu’il intervienne plus activement encore pour punir les coupables… » Quels coupables veut-on punir ici, et quel crime est-ce donc de chercher à vendre meilleur marché que ses concurrens ? A qui cette concurrence profite-t-elle, sinon au public, dont les ouvriers font partie ? Quand on est « dans les affaires, » selon l’expression usitée, que l’on risque comme patron son argent, sans parler de sa peine, afin d’augmenter son revenu ou de se créer un capital, on opère de son mieux pour réussir, selon la loyauté du commerce ou de l’industrie ; mais on n’entend pas se préoccuper de savoir si un autre commerçant ou un autre industriel, dans votre ville ou dans une ville voisine, à plus forte raison dans un pays éloigné, éprouvera un préjudice quelconque de vos agissemens. On ne peut pas non plus se creuser la tête pour savoir si les ouvriers que l’on emploie ont tout ce qu’il faut pour vivre passablement ; on les associe à son entreprise par cette participation garantie que l’on nomme le salaire, — car c’est une véritable participation, librement consentie de part et d’autre, que le salaire fixe, quoi que les socialistes en puissent dire, — et l’on tâche de ne pas se ruiner ou s’appauvrir, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde. De même, quand on est ouvrier, qu’on ne doit compter que sur ses deux bras pour se nourrir et élever sa famille, on tâche de gagner le salaire le plus haut auquel on puisse atteindre ; on se montre aussi exigeant que possible, et c’est justice. On ne saurait se demander sans cesse si, en obtenant une augmentation de 0 fr. 50 ou de 0 fr. 75 par jour, on ne va pas priver le patron d’un bénéfice légitime, ou lui supprimer tout bénéfice, ou même faire travailler l’usine à perte et amener la faillite de la maison.

Ce qui arrivera, au fait, personne n’en sait rien et n’en peut rien savoir ; cela dépend d’une infinité de circonstances, dont la