Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/558

Cette page n’a pas encore été corrigée


Notre devise économique, à nous autres hommes de l’aurore du XXe siècle, devra être : « Ne laissez presque rien faire, ne laissez presque rien passer ! »

« Économique, » cet adjectif même devrait être banni de la langue, comme rappelant une race d’hommes abhorrés, — dits « économistes, » — qui parut sur la terre, du commencement du XVIIIe siècle à la fin du XIXe, car elle est en train de disparaître. La science que ces imposteurs avaient inventée, — « science immorale, » a dit le congrès ouvrier de Calais ; « science inhumaine et matérialiste, » a dit le congrès catholique de Liège, — a été, l’été dernier, reconnue fausse de tout point, ici, par des conciles d’anarchistes appartenant à divers corps d’état, compagnons brevetés et commission nés pour faire le bonheur de leurs frères ; là, par des meetings d’évêques, d’abbés et de pieux laïques, dont quelques-uns grands seigneurs. Et ce qui prouve à quel degré de discrédit est tombé cet ensemble de formules sur qui reposait « l’économie politique, » c’est que les doctrines de Jean-Baptiste Say n’ont pu trouver, dans cette assemblée choisie, parmi tant de distingués prélats, d’autres défenseurs que deux malheureux jésuites, avocats indiqués de cette cause impopulaire, qui ont été conspués de la bonne façon.

« Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens, écrivent les rédacteurs de l’évangile socialiste des temps nouveaux, que le prix de toute chose dépendait de l’offre et de la demande ; mais cela vous a été dit à cause de la dureté de vos cœurs. En vérité, le prix des choses dépend de l’État, qui peut le déterminer selon son bon plaisir ; et comme vous êtes, vous autres ouvriers (ou vous autres agriculteurs), la majorité dans l’État, le bon plaisir de l’État doit être soumis au vôtre, et vous n’avez qu’à lui dicter ses lois. » Tel est le langage que tiennent, au cirque Fernando comme à l’Hôtel Continental, dans les cabarets ou dans les salons, les socialistes travailleurs que l’on appelle des « collectivistes, » et les socialistes propriétaires que l’on nomme des « protectionnistes. » Et comme ce langage semble conforme à l’intérêt des auditeurs, il ne manque pas d’être couvert d’applaudissemens.

S’il est un homme assez arriéré ou assez hardi pour oser prendre en public la défense de cette économie politique, à qui nous devons une bonne part de notre prospérité moderne, pour plaider en sa faveur les circonstances atténuantes, en essayant de démontrer que les maux dont on se plaint, s’ils existent, ne lui sont pas imputables, qu’elle a constaté des phénomènes et formulé des lois éternelles, qu’il n’est au pouvoir de personne de modifier ces lois immuables, pas plus que d’empêcher la terre de tourner et de changer les hommes en femmes, ou réciproquement, le discours