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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/556

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une réserve de force au profit du siècle qui vient. Le XXe siècle est mieux préparé pour les comprendre que les vingt siècles qui l’ont précédé, et ils peuvent dire aujourd’hui encore comme jadis : « La parole sortie de mes lèvres ne retournera pas vers moi sans effet. » Certes, l’horizon de l’humanité moderne n’est point celui des voyans d’Éphraïm. Elle a un tourment en plus qui les troublait peu, le tourment scientifique, que nulle révélation morale ne peut guérir et pour lequel les prophètes n’ont rien à dire, car il ne jaillit point du cœur de l’homme, source de toute certitude, il jaillit de son néant, il descend sur lui des étoiles, il monte vers lui de l’abîme des âges. C’est à la science, avec ses révélations progressives et lentes, avec ses beaux rêves éveillés, de verser goutte à goutte son baume sur une blessure qui saignera toujours. Mais la science n’a que des clartés froides, comme celles d’un soleil polaire, et sur les âmes mal trempées par l’instinct, son baume est un narcotique ou un poison. Elle ne sera saine et vivante que si elle retrouve dans l’instinct moral la sève et la chaleur de vie et si elle s’emploie à réaliser le dieu dans l’homme.

Il y a dix-neuf siècles, le plus noble esprit de Rome, devant l’abjection de ses dieux et de ses prêtres, jetait le cri de l’intelligence indignée : « Et la piété n’est point de se montrer sans cesse, le front voilé, devant une pierre et d’approcher tous les autels, ni de se prosterner à terre, et de tendre ses mains ouvertes vers les sanctuaires et d’inonder les autels du sang des quadrupèdes, mais de contempler l’univers d’une âme sereine :

Nec pietas ulla est velatum sæpe videri
Vortier ad lapidem, atque omneis accedere ad aras :
Nec procumbere humi prostratum, et pandere palmas
Ante deum delubra, neque aras sanguine multo
Spargere quadrupedum, nec voteis nectere vota :
Sed mage pacata posse omnia mente tueri.

Et huit siècles avant Lucrèce, le dieu du berger Amos s’écrie : « Je hais vos fêtes, vos holocaustes me font mal, vos offrandes de veaux gras, j’en détourne les yeux ; loin de moi le bruit de vos cantiques, je ne veux pas entendre le son de vos lyres. Mais que le droit jaillisse comme de l’eau, et la justice comme une rivière intarissable. »

La religion du XXe siècle est dans ces deux cris : elle naîtra de la fusion du prophétisme et de la science.


JAMES DARMESTETER.