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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/555

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«… Puis notre lèvre s’emplit d’allégresse, notre bouche de cris de triomphe. »

Et alors Israël essaya de réaliser le rêve prophétique, et à la place de la patrie banale des anciens jours de constituer la patrie terrestre et divine, matérielle et idéale. La réalité apporta bientôt ses terribles réveils et fit cesser les cris de triomphe.

Un jour vint où, devant les démentis de la réalité, la nation se divisa et une partie se dit : « Le royaume annoncé n’est point de ce monde. » La conception des prophètes devint une image et une allégorie, et le christianisme, s’appuyant sur un dogme nouveau, emprunté à la philosophie grecque et que le judaïsme prophétique ignora toujours, — la croyance à la résurrection et à une rémunération future, — supprima le problème qui troublait la conscience d’Israël en renvoyant la solution à un autre monde.

Ce n’est point ici le lieu d’examiner comment et pourquoi vint un jour où une partie de l’humanité cessa de se sentir à l’aise dans la solution chrétienne. L’éclosion de la science au XVIe siècle, la philosophie destructive du XVIIIe et la Révolution ont ramené la question aux termes où les vieux prophètes l’avaient posée : réaliser la justice sur la terre, sans l’appui des sanctions d’outre-tombe. De sorte qu’après vingt-sept siècles, l’humanité se retrouve en face du même problème qu’au temps du berger Amos et du roi Jéroboam II. C’est pour cela qu’après tant de siècles ces vieilles pages ont encore tant à dire à des âmes, désabusées des dieux et de l’autre monde et de toutes les croyances qui les ont bercées dix-huit siècles. « Nous tous, dit le grand historien de nos crises morales, nous tous qui cherchons un Dieu sans prêtres, une révélation sans prophètes, un pacte écrit dans le cœur, nous sommes à beaucoup d’égards les disciples de ces vieux égarés. » Égarés, non, puisqu’ils avaient cherché Dieu dans leur cœur et l’avaient trouvé. Car leur Jéhovah n’était en fin de compte que la conscience impérieuse de quelques hommes divinisée, « la conscience humaine projetée au ciel : » et aujourd’hui, dans la ruine religieuse du siècle, la conscience est toujours là, toujours prête dans ses ténèbres, ses incertitudes, ses bonnes volontés, à répondre au cri de la conscience des forts. Ce cri, les prophètes l’ont jeté les premiers et pour tous les siècles. Ils ont jeté en paroles de feu inextinguibles le cri de l’instinct noble, et dans une forme si simple, si universelle, si dégagée des fantaisies fugitives de la poésie religieuse, si purement et si victorieusement humaine, qu’après vingt-sept siècles des fils de Voltaire s’étonnent, en les entendant, de sentir leur conscience d’homme subjuguée. Leur puissance historique n’est épuisée ni par le judaïsme, ni par le christianisme et ils tiennent