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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/481

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REVUE. — CHRONIQUE. /l77

calcul électoral dans ces essais de remaniement ministériel qui en préparaient peut-être d’autres, le résultat n’a pas répondu jusqu’ici aux vues du président du conseil, et les élections qui se succèdent depuis quelques jours ont tout l’air d’avoir été une vaste confusion où il y a tout ce qu’on voudra, hors une majorité pour le ministère, excepté une force de direction et de gouvernement. Tout est compliqué en Autriche. Les élections ne ressemblent pas aux élections des autres pays. Elles se font par groupes d’intérêts, par collèges distincts : collège des villes, collège des campagnes, collège de la propriété, collège du commerce. De plus, ces élections ne se font pas le même jour. Elles ne sont même pas complètement finies ; elles sont cependant assez avancées pour qu’on puisse distinguer les principaux caractères et les résultats essentiels de cette lutte qui a été singulièrement passionnée, presque violente sur quelques points, et animée partout. D’une manière générale, le succès n’est pas visiblement pour les modérés de tous les partis. Les conservateurs plus ou moins cléricaux gardent toujours une grande force dans quelques-unes des provinces autrichiennes. Les libéraux ou centralistes allemands, sans être trop diminués, ont eu de la peine à maintenir leurs positions. L’antisémitisme fait de singuliers progrès et a eu des avantages particulièrement à Vienne, où l’un des élus les plus marquans est le prince Aloys Liechtenstein, grand seigneur autrefois clérical, aujourd’hui démocrate, à demi-socialiste et antisémite, qui est le héros populaire d’un des faubourgs de Vienne. L’antisémitisme a désormais son bruyant contingent au Reichsrath; mais l’incident le plus caractéristique, le plus grave de ces élections autrichiennes est certainement ce qui s’est passé en Bohême ; ici la volte-face est complète. Les jeunes Tchèques qui soutiennent depuis quelques années une lutte passionnée contre toute idée de transaction avec les Allemands contre le dernier compromis et qui n’étaient pas plus de huit ou dix, les jeunes Tchèques ont enlevé partout le succès. Les vieux Tchèques ont presque disparu. L’homme qui a servi avec le plus d’éloquence et de succès la cause de la Bohême depuis quarante ans, M. Rieger lui-même, est hors de combat. Il ne reste presque plus rien du parti, et avec les vieux Tchèques disparaît la principale fraction de la majorité sur laquelle le comte Taaffe a pu s’appuyer jusqu’ici au Reichsrath. En réalité, le président du conseil n’a plus que le choix des difficultés ou des impossibilités ; il n’a plus la majorité ; s’il se tourne vers les Allemands, il n’a qu’un appoint insuffisant et il risque de voir toutes les autres fractions s’allier aussitôt contre lui. Le comte Taaffe a depuis douze ans résolu bien des problèmes d’équiUbre : il a devant lui le plus insoluble, et ce qu’il y a de curieux, c’est que s’il s’avoue vaincu, s’il disparaît, on ne voit pas bien qui le remplacerait aujourd’hui en Autriche.

en. DE MAZADE.