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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/475

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qui s’est produite il y a quelques jours à peine, qui a été, comme on l’a dit, le prologue des débats sur le régime douanier. M. Méline, qui est devenu l’apôtre du protectionnisme, a imaginé de proposer une subvention de l’État, secours ou dégrèvement, pour les cultivateurs de blé qui ont souffert de l’hiver et sont obligés de renouveler leurs semences. Secourir ceux qui souffrent, c’est fort bien ; mais pourquoi seulement les cultivateurs de blé ? Alors a commencé le défilé de tous ceux qui ont souffert de la gelée dans leurs cultures : les propriétaires de plants d’olivier, les maraîchers, les cultivateurs de câpriers. Puis sont venues d’autres victimes éprouvées par les chômages de l’hiver et tout aussi intéressantes. Pour tout cela il faut de l’argent ; M. Méline avait demandé 3 millions, on est allé jusqu’à 6 millions, qu’on trouvera où l’on pourra, — et si on est embarrassé pour les trouver, survient aussitôt un réformateur expéditif qui propose de les prendre sur les cotes supérieures de contributions. On n’est pas allé jusque-là, on n’a pas moins voté les 6 millions. Où s’arrêtera-t-on dans cette voie de subventions d’État et de protection universelle ? Ce qu’il y a de plus caractéristique, cependant, ce n’est point encore ce défilé de chimères, c’est la discussion même où toutes ces motions ont été agitées. Le plus clair est que M. Méline, le grand protecteur de l’agriculture, a proposé son dégrèvement, que la commission du budget n’a pas osé refuser, et que le gouvernement, représenté par M. le ministre des finances, à son tour, n’a pas osé résister à la commission du budget !

Oh ! M. le ministre des finances n’a pas cédé de bonne grâce, il a quelque peu maugréé contre l’idée de M. Méline ; mais il a cédé, et sait-on pourquoi ? Il a cédé parce que, derrière toutes ces propositions, derrière M. Méline, il a vu la masse rurale, c’est-à-dire électorale, le suffrage universel, — et ce qu’il y a de mieux, c’est qu’il l’a avoué ! Il a fait sa confession, et il a fallu que des républicains comme M. Millerand, comme le caustique M. de Douville-Maillefeu, finissent par demander ce que c’était que ce régime parlementaire qu’on nous faisait, où était le gouvernement. Le gouvernement, il semble malheureusement n’être nulle part depuis quelque temps. S’il s’agit d’un de ces incidens qui peuvent mettre en jeu la dignité et même la sécurité du pays, il s’efface devant quelques brouillons ; s’il s’agit du protectionnisme, il craint M, Méline ; s’il s’agit d’engager les finances de l’État par des subventions indéfinies, il a peur de mécontenter le suffrage universel pour les élections. Le pays qu’on ne cesse d’invoquer cependant est moins déraisonnable et plus modeste dans ses vœux ; il est plus facile à satisfaire, et tout ce qu’il demanderait, ce serait qu’on en finît avec toutes ces obscurités et ces faiblesses, qu’on lui assurât la seule protection dont il ait besoin, la protection d’une politique libérale, prévoyante, résolue à s’engager, quand il le faut pour ses intérêts les plus sérieux.