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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/461

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facteur de cette idée nouvelle qu’à l'obligation légale du service militaire correspond l’obligation morale de lui faire produire les conséquences les plus salutaires au point de vue social. Certes, la guerre est un terrible mal ; mais si longtemps que les événemens, une situation qu’aucun de nous ne songe à répudier, nous condamneront à nous y tenir constamment préparés sous la forme moderne du service universel, l’essentiel est de tirer de ce mal le plus grand bien possible.

Aux officiers de demain, dites que, s’ils ont placé leur idéal dans une carrière de guerres et d’aventures, ce n’est pas chez nous qu’il faut le poursuivre ; ils ne l’y trouveront plus : arrachez-leur cette illusion avant les déceptions tardives. Mais donnez-leur cette conception féconde du rôle moderne de l’officier devenu l’éducateur de la nation entière.

Aux autres, aux privilégiés, aux cultivés de tout ordre, voués à d’autres carrières, mais tous simples soldats de demain, montrez que, bien loin de maudire cette épreuve qui les arrache à leurs études, à leurs habitudes, à leurs goûts, et devant laquelle les plus modérés n’ont guère eu jusqu’ici que le mot de résignation, il leur convient de bénir cette occasion précieuse de se mêler intimement au peuple, d’éprouver leur trempe à ce rude contact et de jeter dans ce microcosme qu’est toute « unité » militaire les semences fécondes de la solidarité, de la réconciliation, de l’effort en commun.

L’épiscopat catholique ne s’y est pas trompé, et ses exhortations récentes aux séminaristes appelés sous les drapeaux sont unanimement pénétrées de l’espoir que leur séjour à la chambrée, s’ils en acceptent gaîment les nécessités les plus rudes, les plus grossières en apparence, sera profitable aux idées qu’ils servent.

A son exemple, enflammez les jeunes hommes dont vous avez charge « à cette heure propice où, regardant vers la vie, ils s’y font précéder par des projets et par des rêves[1], » en leur montrant dans le service obligatoire, non plus la corvée brutale et stérile, mais le plus vaste champ d’action sociale.

Apprenez-leur aussi que sur les ruines des hiérarchies disparues, la nécessité sociale de la discipline, du respect et de l’abnégation ne cessera pas d’être, — et que l’armée sera toujours la meilleure, sinon la seule école, où s’apprendront ces vertus. Tout professeur de collège, aujourd’hui, a la certitude que si, parmi ses élèves, il ne se trouve pas nécessairement de futurs ingénieurs, de futurs médecins, il s’y trouve du moins de futurs

  1. E. Lavisse, Discours aux étudians en Sorbonne du 3 novembre 1887.